Pourquoi il n’est pas possible de prévoir les crises financières (1/2)

Un des grands reproche fait aux économistes est de ne pas avoir pu prévoir la crise financière de 2009. Ce reproche est à mon avis à tord, il y a des évènements structurellement imprévisibles.

Dans un premier temps je vais expliciter pourquoi à mon avis il est impossible de prévoir quand une crise financière va se produire.

Pour cela, je pense qu’il peut être intéressant de considérer une situation de la vie courante : la file d’attente de cinéma, ou plus exactement une configuration spéciale de file d’attente que j’ai pu observer au multiplex près de chez moi.

Il y a deux étapes distinctes :

  • L’ achat des places qui se fait au niveau de distributeurs automatiques et de caisses qui vendent aussi divers friandises.
  • L’attente pour l’accès aux salles qui se fait avec une file unique dans un espace assez grand où sont par ailleurs disposés des fauteuils confortables et des écrans de télé qui diffusent des bandes annonces. C’est cette deuxième étape qui nous intéresse.

Si vous arrivez en avance et que la séance précédente n’est pas terminée, vous avez donc le choix, une fois vos places achetées, entre le fait d’attendre debout dans la file unique ou dans les fauteuils confortables.

Le choix n’est pas évident. Dans la file cela vous permet d’être sûr d’avoir une bonne place dans la salle et cela réduit votre temps d’attente. L’inconvénient c’est que c’est inconfortable (on est debout), qu’on ne peut pas voir les bandes annonces et qu’on a une intimité réduite qui limite les conversations. D’un autre coté, dans les fauteuils on a le risque que la file s’allonge et de se retrouver en queue de file.

Si vous arrivez suffisamment tôt, le choix est relativement facile, tout le monde s’oriente naturellement vers les fauteuils, mais au fur et à mesure que le temps passe c’est de plus en plus risqué. Il y a de plus en plus de monde assis dans les fauteuils, de plus en plus de personnes choisissent d’attendre debout dans la file et ceux qui sont dans les fauteuils commencent à surveiller la file d’attente de plus en plus nerveusement.

Brusquement ceux qui sont dans les fauteuils commencent à se lever. Un puis deux, puis presque tous ceux qui sont dans les fauteuils se lèvent quasi simultanément. Si on trace l’évolution du nombre de personne dans la file d’attente en fonction du temps on doit obtenir quelque chose comme ça :

La différence entre les deux courbes sont les personnes assises dans les fauteuils.

On a une brusque discontinuité. Nous sommes dans un cas d’équilibre instable qui bascule d’un coup. Ces phénomènes sont naturels, liés à des équilibres instables et souvent associés à des phénomènes d’hystérésis.

En l’occurence, tout le monde sait qu’il va y avoir une discontinuité, que les personnes dans les fauteuils vont se lever pour aller dans la file. La plupart des clients anticipent même que tout le monde va se lever en même temps mais personne n’est capable de prédire le moment exact où cela va se produire. Et c’est précisément pour cela que la discontinuité se produit. Si l’on pouvait prédire le moment où la discontinuité va se produire, les clients assis l’anticiperaient pour ne pas être le dernier à se lever et se retrouver au bout de la file.

Si les clients pouvaient anticiper le moment de bascule, la discontinuité se produirait beaucoup plus tôt et serait beaucoup moins violente, ou plus probablement ne se produirait pas du tout – on aurait une évolution beaucoup plus progressive de la longueur de la file. Chacun essaie d’anticiper le comportement des autres (ils vont encore rester un moment assis dans leurs fauteuils) et prends le risque de se retrouver en bout de file d’attente pour bénéficier du confort des fauteuils un peu plus longtemps.

Le comportement rationnel d’une personne adverse au risque serait de surveiller le nombre total de clients dans le cinéma et de se lever lorsque ce nombre atteint la longueur maximale de la file que l’on est prêt à supporter. Chacun ayant une préférence différente, on devrait avoir une évolution sans discontinuité du nombre de personne dans la file avec une augmentation puis une diminution progressive du nombre de personnes assises mais ce n’est pas ce qui se passe dans la réalité. Nous préférons spéculer sur le comportement des autres et sommes prêts à prendre des risques pour bénéficier du confort des fauteuils un peu plus longtemps. Il y a probablement aussi une part d’excès de confiance en soi dans ce comportement : chacun pense qu’il saura anticiper le point de bascule et ne pas attendre trop longtemps, sachant que le risque est limité : uniquement avoir une place dans la salle un peu moins bonne que celle qu’on aurait pu avoir en se levant plus tôt. Vous l’aurez compris, en l’occurence j’ai moi-même été victime de cet excès de confiance et me suis retrouvé en bout de file pour m’être levé un peu trop tard et avoir choisit des fauteuils situés loin de la file.

On peut observer un phénomène analogue dans les trains : à l’approche d’une gare, on va souvent voir beaucoup de gens se lever quasi simultanément et beaucoup trop tôt. Par exemple dans les tgv arrivant à Paris, on va souvent avoir une bonne partie de la rame qui passe les cinq à quinze dernières minutes du trajet debout dans le couloir avec leur manteau mis (en ayant donc trop chaud en hivers). Une bonne partie des voyageurs ne veulent pas avoir à attendre que la rame se vide pour sortir (c’est pourtant pas bien long) et anticipent (à raison) que bon nombre des autres voyageurs pensent de même. Donc dès qu’ils voient deux ou trois voyageurs debout et commençant à se préparer pour sortir, ils font de même pour éviter de se retrouver en dernier. Au final la file se forme à un moment aléatoire qui dépend des voyageurs présents dans la rame – il suffit de deux ou trois voyageurs particulièrement pressés et tolérant au fait d’attendre debout pour que la file se forme très tôt.

L’observateur (l’économiste dans le cas des crises financières), même s’il a conscience du problème et qu’une discontinuité va probablement se produire, ne peut pas plus prévoir quand elle va se produire que les acteurs de la situation (les clients dans le cas du cinéma, les tradeurs ou les banquiers dans le cas des crises financières) (1).

Dans le cas de la file d’attente au cinéma, les clients savent que la file va se former et ils savent qu’elle va se former avant le début de la séance. Il y a donc une échéance connue de tous. Dans le cas des marchés financier, c’est beaucoup plus compliqué car même lorsque l’on soupçonne qu’une bulle financière est en train de se former, il n’y a aucune échéance fixée d’avance et connue de tous pour que celle-ci se dégonfle (2).

Donc, il possible pour les économistes de décrire le phénomène de bulle financière et même à les reproduire en laboratoire (voir par exemple ici). Ils peuvent identifier les conditions où elles risquent de se produire mais par définition même des bulles financières, il n’est pas possible de les prédire à l’avance et surtout pas le moment où elles vont se produire car les bulles spéculatives sont comme notre exemple de file de cinéma liées au fait que les actions des acteurs du marché sont interdépendantes et que les acteurs agissent en grande partie en fonction de ce qu’ils pensent que les autres acteurs du marché vont faire et non pas uniquement en fonction des fondamentaux de l’économie (3) ce qui peut introduire des discontinuités imprévisibles.

(1) Si quiconque pouvait prévoir les crises financières, il pourrait spéculer sur les marchés financiers en fonction de ce savoir ou le vendre à des spéculateurs et gagner ainsi une fortune.

(2) C’est d’ailleurs à mon avis un aspect qui n’est pas couvert par le best-seller The big short de Mickaël Lewis sur la crise financière. Il décrit quelques rares personnes qui ont spéculé sur la chute du marché des subprime et ont gagné une fortune. Il est facile à postériori d’admirer leur prescience… en oubliant qu’il n’ont peut-être eu que de la chance, la chance de placer leur pari au bon moment et que d’autres spéculateurs ont peut-être au contraire perdu une fortune en pariant trop tôt sur l’explosion de cette même bulle (selon la formule bien connu de Keynes que les marchés peuvent rester irrationnels plus longtemps que vous ne pouvez rester solvable) – mais personne n’écrira de livres sur ces perdants anonymes. Un bel exemple de biais de sélection ?

(3) Voir la description fameuse de Keynes sur le concours de beauté.

 

Les enfants sont plus intéressants que les smartphones !

Nous sommes dans la salle d’attente des consultations d’un CHU. Une jeune femme arrive avec sa petite fille – à vue de nez elle doit être en maternelle. Les deux s’assoient et la jeune femme sort son portable. La petite fille est sage, mais voilà, il faut attendre et l’attente à cet âge, c’est long. La petite fille se lève, regarde la pile de magazine qui traine. Il n’y a rien d’intéressant pour son âge et sa mère intervient de peur qu’elle ne mette trop de désordre. La mère est absorbée par son portable mais ça n’a pas l’air passionnant non plus. La petite fille se tient à nouveau sage pendant un temps, elle essaie vraiment très fort mais c’est vraiment dur. Elle essaie de faire l’une de ces petites chorégraphie de mains que toutes les petites filles au monde adorent faire à deux en chantant une petite comptine, mais toute seule c’est vraiment pas drôle. Elle commence à s’agiter, sa mère intervient à nouveau, gentiment encore mais moins patiemment que les fois précédentes, elle a peut-être peur que sa fille ne dérange les autres autres patients, en particulier ce monsieur assis en face – moi en l’occurence. La petite fille essaie encore d’être sage, vraiment fort, mais c’est vraiment long.

Je décide alors d’intervenir. Pour engager la conversation, je demande son âge à la petite fille. Elle est un peu surprise et se blottie dans les jambes de sa mère mais réponds : 4 ans ! Je lui propose de jouer aux devinettes, un truc que m’a donné une amie instit une fois que nous avions à attendre avec ma fille et rien pour l’occuper. La mère est surprise aussi mais semble plutôt contente. La fille est d’accord mais de toute évidence n’a jamais joué aux devinettes. Nous lui expliquons avec la mère comment ça marche et je commence par une devinette simple : un animal. J’ai pensé au loup qui me semble adapté à son âge mais elle pense surtout aux animaux qu’elle voit tous les jours : les chiens, les chats puis aux animaux de la ferme. La maman a complètement oublié son portable et aide sa fille du mieux qu’elle peut, un sourire de plus en plus large sur son visage. La fille finit par trouver. A son tour de me faire deviner, elle ne sait pas quoi me faire deviner, je suggère un légume. D’accord pour les légumes. Je demande si c’est un légume qu’elle aime. Oui c’est un légume qu’elle aime. J’en déduis que c’est probablement les carottes, c’est en général le légume préféré des jeunes enfants, surtout les carottes râpées mais je décide de prolonger un peu et de faire quelques détours : Est-ce que c’est les brocolis ? – sourire hilare de la mère – Non c’est pas les brocolis. Est-ce que tu aimes les brocolis ? Oui – stupeur de la mère qui demande confirmation : Tu aimes vraiment les brocolis ? Oui confirme la fille d’un air moins assuré et un peu embarrassé. Est-ce que c’est un chou ? Non c’est pas un chou. Est-ce que tu aimes les choux ? Elle hésite un peu et dit oui d’une petite voix ce qui fait rire sa mère. Je reste concentré sur la fille et poursuit – il ne faut pas que ça dure trop longtemps non plus. Est-ce que c’est orange ? Oui c’est orange. Est-ce que c’est les carottes. Oui j’ai gagné. Nous sommes maintenant tous les trois absorbés par le jeu. Au tour de la fille de deviner mais quand j’annonce que c’est un personnage de livre à deviner elle fronce les sourcils – ça parait bien compliqué. Elle essaie un coup au hasard : Mickey – Non c’est pas mickey j’y ai pas pensé et ai choisit Tchoupi (parce que c’est le héros d’un très bon livre de management). Elle réessaye : la reine des neiges ? Non. Sa mère se met à l’aider en lui soufflant les questions à l’oreille. Nous poursuivons ainsi quelques minutes, la mère soufflant à l’oreille de sa fille lorsque c’est nécessaire, tous les trois très heureux de ce moment agréable passé ensemble jusqu’à ce que le médecin mette fin au jeu. C’est au tour de la petite fille et de sa maman, nous nous disons donc au revoir chaleureusement. En sortant de la consultation, la petite fille cours devant sa mère pour pouvoir jeter un coup d’oeil de loin dans la salle d’attente et revoir ce gentil monsieur qui lui a appris les devinettes puis elle s’enfuie en suivant sa mère.

Oui, il suffit de pas grand-chose pour faire tenir un enfant sage, il suffit en fait de s’intéresser à lui et de communiquer avec lui – en plus c’est très agréable. Et lorsque l’on ne sait pas quoi faire pour l’occuper, les devinettes c’est un bon truc qui marche pour les enfants du moment qu’ils savent bien parler jusqu’à une dizaine d’année. N’hésitez pas à en user, abuser et initier les parents qui ne connaissent pas !

Simple comme bonjour ?

La scène se passe à Disneyland Paris. Je suis en train de récupérer le contenu de mes poches à un contrôle de sécurité lorsque j’entends un « connard » prononcé à mi-voix à coté de moi. Je prends alors conscience de la présence d’une jeune femme de l’équipe de sécurité et du fait qu’elle m’a dis bonjour – probablement à plusieurs reprise sans que je réponde. Je me confonds alors en excuse sans qu’elle ne dise un mot et quitte les lieux rapidement un peu penaud.

Que s’est-il passé réellement ? D’accord le fait de dire bonjour n’est pas forcément très naturel pour moi mais j’ai pris conscience du problème et j’y travaille assidument. Je fais vraiment des efforts pour prendre en considération toute les personnes avec lesquelles j’interagit et de les saluer cordialement, voire si possible dire un mot aimable ou tenter un trait d’humour. En l’occurence d’ailleurs j’avais dis un bonjour amical aux deux premiers agent de sécurité au moment de poser mon sac à dos sur le tapis. Mais la troisième personne qui était de l’autre coté du portique de détection de métal, je l’ai vraiment pas calculée.

Ce qui s’est passé c’est qu’elle disait bonjour de manière continue et mécanique, que cela faisait un fond sonore ininterrompu dont nous prenions conscience avant d’être suffisamment proche pour y répondre puis auquel nous cessions de faire attention dès qu’on avait identifié le contenu du message. Au moment où il aurait fallu la saluer, j’étais trop occupé à vider mes poches, vérifier que le portique ne sonne pas, récupérer le contenu de mes poches, le tout sans prendre trop de temps puisque d’autres personnes attendent derrière. Ce n’est pas facile de faire plusieurs choses à la fois et elle n’est simplement pas entrée dans mon champ de vision. Ce que je suppose c’est que le fait de dire bonjour était pour elle une obligation inscrite dans son contrat de travail, qu’elle n’appréciait pas son boulot (c’est vrai que ce n’est pas un boulot agréable, en plus il faisait froid) et donc qu’elle avait décidé de s’acquitter du bonjour contractuel de manière bête et mécanique. Du coup une bonne partie des personnes qui défilaient devant elle ne prêtaient pas attention à son flot continu de parole. En se comportant comme un robot, cette jeune femme avait produit chez une bonne partie des touristes un comportement extrêmement impolis mais logique : nous la traitions comme un robot. C’est bien sûr inacceptable et elle a finit par déraper en insultant le touriste de trop qui l’a ignoré – moi en l’occurence.

Le lendemain, même équipe. La jeune femme a dû prendre conscience du problème ou un de ses collègue a dût lui dire quelque chose car elle ne procède plus de la même manière. Elle ne parle pas en continue mais adresse un bonjour unique à chaque touriste au moment où il franchit le portillon et elle s’est déplacée pour être en face de celui-ci. Du coup, même si son bonjour et loin d’être aimable et amical (elle n’aime toujours pas son boulot), les gens répondent beaucoup plus fréquemment – mais pas de manière amicale, faut pas exagérer non plus.

On retrouve une scène analogue dans un supermarché dans le film Vous avez un message (un remake du classique The shop around the corner) disponible en vo ici. Le personnage joué par Meg Ryan y ignore complètement une caissière et se retrouve en difficulté quand elle réalise qu’elle n’est pas dans la bonne file. Le personnage joué par Tom Hanks arrive à débloquer la situation juste en montrant un peu de considération pour la caissière et en étant aimable avec tout le monde.

Dire bonjour n’est pas aussi simple qu’il n’y parait. En apparence cela ne coûte pas grand-chose et tout le monde devrait le dire naturellement mais dans les faits beaucoup de gens ne savent pas dire bonjour et étonnamment dans un contexte professionnel, il n’est pas rare de voir des personnes incapables de dire bonjour correctement. Le problème est moins anodin qu’il n’y parait – cela rends la vie de tout le monde moins agréable et on se retrouve souvent coincé dans un mauvais équilibre : les clients se comportent mal car le personnel n’est pas agréable et le personnel est désagréable car les clients ne sont pas aimables.

Les normes sociales ne sont pas clairement établies sur la question du bonjour. A qui dit-on bonjour et dans quelles circonstances ? On dit bonjour bien entendu aux personnes qu’on connaît – mais jusqu’à quel degré ? On personne qu’on croise régulièrement mais avec qui on a jamais parlé doit-elle être saluée ? C’est par exemple le cas pour le parent d’un camarade d’école des ses enfants – et les pratiques varient d’une personne à une autre. Il est d’usage majoritaire maintenant de saluer des randonneurs lorsqu’on les croise mais pas un inconnu dans la rue – qu’en est-il alors d’une personne croisée lors d’une promenade à proximité d’une ville – faut-il appliquer l’usage de la rue ou celui de la randonnée ? Faut-il saluer son ou ses voisins de train ? Là encore la règle n’est pas claire, beaucoup le font mais c’est très loin d’être systématique, pourtant on va en général passer pas mal de temps à coté de cet inconnu. Clairement dans les transports en commun des grandes villes la norme est de ne pas dire bonjour et pourtant le trajet est parfois aussi long que dans les trains et pour peu qu’on soit régulier dans ses habitudes il n’est pas rare de revoir fréquemment les mêmes têtes. La majorité des gens diront bonjour en arrivant dans une salle d’attente de cabinet médical mais ce n’est pas, là encore, systématique, cela dépendra souvent du nombre de personnes qui sont déjà présentes. Les normes varient aussi en fonction des lieux, on dira plus facilement bonjour à la campagne et dans les petites villes que dans les grandes villes y compris pour des situation analogues.

Dire bonjour n’est pas gratuit. En disant bonjour, on prend le risque que la personne en face ne réponde pas et alors on va éprouver une sensation de rejet qui est très pénible. La tendance naturelle est donc de ne dire bonjour que lorsque l’on est sûr que la personne en face réponde pour minimiser le risque d’éprouver la sensation de rejet. C’est une erreur – dans le doute il faut mieux dire bonjour et si la personne en face ne répond pas il faut rationaliser la sensation de rejet en se disant que c’est la personne en face qui a été impolie de ne pas répondre.

Le fait de dire bonjour permet d’établir un premier contact qui facilitera d’autres contacts éventuels. Cela peut éventuellement permettre d’engager une conversation impromptue qui peut être avantageuse pour tout le monde : rendre moins pénible un moment d’attente – vous constaterez vite que même une conversation banale avec un inconnu est souvent plus agréable que de jouer sur son portable, voire même peut-être instructive si l’on s’intéresse vraiment à la personne en face, qu’elle est disponible pour discuter et qu’on dispose d’un peu de temps.

Dans un milieu professionnel, cela peut faire la différence entre un client satisfait et aimable et un client agressif.

Dire bonjour n’est donc pas évident et cela peut s’apprendre. Il faut de l’entrainement. Il y a une scène magistrale à ce sujet dans le film Itinéraire d’un enfant gâté disponible ici. La plupart des parents essaient d’apprendre à dire bonjour à leurs enfants, le classique « dis bonjours à la dame », mais le résultat n’est pas toujours probant, d’autant plus que les normes sociales sont floues. Et comme les règles sont différentes dans un milieu professionnel par rapport à la vie courante, de nombreux entreprises et institutions auraient avantage à prévoir une formation spécifiques pour leurs employés sur le sujet – surtout pour tous les postes en lien direct avec le public. Sans aller jusqu’au bonjour de commisération du film, il y a des points importants dont il est utile à mon avis de prendre conscience et enseigner si nécessaire à ses employés.

  • Bien dire bonjour se fait d’abord avec le regard, le sien et celui de l’autre. Le sien car, pour dire bonjour il faut d’abord être conscient de la présence de l’autre. Donc pour dire bonjour, il faut d’abord regarder les autres. Le contre-exemple sera le vendeur de magasin qui regarde obstinément ses pieds en circulant dans les rayons et qu’on va avoir du mal à intercepter lorsqu’on a besoin d’un conseil. Le fait de regarder les autres permet aussi d’évaluer la distance et de dire bonjour au bon moment.
  • Pour un bonjour de qualité, il est indispensable d’être dans le champs visuel de la personne qu’on salue. Le regard de l’autre est important car un bonjour surprenant peut être désagréable. Typiquement la situation rencontré quelques heures plus tard dans un magasin du parc village Disney : une personne placé juste à coté de l’entrée d’un magasin – dans l’angle mort des clients, m’a salué d’un grand bonjour une fois que je l’avais déjà dépassé d’un ou deux mètres – pas vraiment agréable d’être obligé de se retourner pour saluer en retour. De même, certains magasins ont donné comme consigne à leurs vendeurs de saluer systématiquement les clients, ce qui peut être pénible lorsqu’on est obligé de s’interrompre dans le choix des produits pour répondre à un vendeur qui passe derrière vous et qu’on avait pas repéré. Idéalement un bonjour s’effectue au moment d’un échange de regard, et dans le cas de vendeurs dans un magasin c’est du coup au vendeur à regarder les clients pour pouvoir leur dire bonjour lorsque le client le regarde à son tour.
  • Un bonjour doit être sincère et pas mécanique. Dire bonjour, c’est reconnaître à l’autre son humanité et sa valeur en tant qu’individu. C’est dire publiquement que l’on est pas hostile – et dans un cadre professionnel qu’on est disposé à aider. L’entrainement au bonjour dans un cadre professionnel peut donc être l’occasion de rappeler cet élément fondamental : vous êtes en contact avec un autre être humain vous devez le considérer comme tel et faire en sorte que le contact humain soit le plus chaleureux possible quel que soit les circonstances. Prenez le temps cela vaut la peine et peut en faire gagner beaucoup ultérieurement. C’est également un moyen très efficace de fidéliser la clientèle.
  • Dire bonjour nécessite de la disponibilité. Il faut prendre la peine de s’interrompre dans ce qu’on est en train de faire et de penser.
  • Qui doit prendre l’initiative du bonjour ? Celui qui est en position dominante. C’est à lui de montrer qu’il n’est pas hostile. C’est donc généralement au propriétaire des lieu ou à son représentant de prendre l’initiative du bonjour.
  • Evitez à tous pris de vous comporter comme un robot sinon vous serez traités par les clients comme tels.

Enfin, je pense qu’il pourrait être intéressant pour les pouvoirs publics de s’intéresser à la question. On parle beaucoup d’intégration, de cohésion sociale, de lute contre la délinquance et l’incivilité mais cela passe aussi par ce très anodin bonjour. Peut-être faudrait-il former les agents de police spécifiquement sur ce sujet et plus généralement tous les agents administratifs en contact avec le public. On pourrait également imaginer une campagne de communication institutionnelle au niveau national et peut-être la création d’une journée national du « bonjour », un jour ou tous le monde fasse un effort particulier pour dire un grand bonjour de manière amicale en toute circonstance. On s’apercevrait probablement que cette journée est beaucoup plus joyeuse, plus calme et apaisée que les autres jours et peut-être que les normes sociales évolueraient alors positivement dans le sens de plus de fraternité.

Et vous qu’en pensez-vous ? Banalités, chimère ou angle mort ?

Comment réagir aux attentats

La France a encore été frappée par un attentat. C’est dramatique. Nous devons être solidaire des victimes et de leurs proche. Nous devons faire deuil. Nous devons faire tout ce que nous pouvons pour que ces événements ne se reproduisent pas mais que faire ? Que pouvons nous faire, nous, à notre humble niveau de simple citoyen ?

Pour le savoir, il faut s’interroger sur le pourquoi des attentats. La cause profonde. Quelles sont les motivations des terroristes.

La première chose à comprendre c’est que les terroristes ne sont pas fou. Ce ne sont pas des psychotiques vivant dans un monde chimérique. Les psychotiques sont totalement incapable de planifier et d’exécuter quelque chose d’aussi complexe que des attentats. Les attentats sont le produit d’une réflexion rationnelle, même si cette réflexion aboutie à une conclusion erronée et absurde.

Que recherche les terroriste ? Certainement pas à anéantir la population Française. Ils recherchent potentiellement plusieurs choses et comme ils y a plusieurs acteurs dans ces attentats, ces objectifs différents doivent être pris en compte.

– La reconnaissance et la transcendance d’une vie médiocre. C’est probablement l’un des moteur les plus important de ceux qui commentent directement ces actes. Ils veulent commettre un acte spectaculaire. Et cela vaut autant pour les auteurs d’attentat d’inspiration islamiste que pour les auteurs d’autres tuerie qui n’ont pas cette connotation religieuse (tuerie d’utoya ou de charleston par exemple). En un mot, les auteurs de ces attentats recherchent de la publicité. Et nous leur donnons ce qu’ils cherchent. Inutile d’accuser les médias. C’est bien nous qui sommes en cause. Les médias ne font que nous fournir ce que nous voulons, ils sont un miroir de notre société. S’ils font une couverture médiatique très détaillée et parlent à longueur de pages, et d’heures d’émission de ces attentats, détaillant minutieusement tous les éléments, faisant la biographie des tueurs, c’est avant tout parce que nous souhaitons avoir ces informations. Cette curiosité morbide n’est pas sans conséquence. Du fait de cette curiosité, les auteurs obtienne ce qu’ils cherchent : un impact médiatique, « du buzz », de la publicité. Si les attentats ne faisaient l’object que d’un entrefilet de quelques ligne et d’une simple mention au milieu des autres nouvelles, les candidats au suicide seraient certainement beaucoup moins nombreux. Comment agir à notre simple niveau pour contrer les terroristes à ce niveau ? C’est simple mais difficile : il faut volontairement faire taire cette curiosité obsessionnelle et ne pas accorder à ces événements plus d’importance qu’ils n’en ont réellement au niveau de notre vie quotidienne. Certes, le risque d’être victime d’un attentat n’est pas nul mais il reste extrêmement faible. Alors ne donnons pas aux auteurs des attentat ce qu’il cherchent à savoir notre attention. Arrêtons de passer des heures à écouter ou lire les détails des attentats. L’information brute suffit et elle tient en quelques lignes ou quelques secondes. Ensuite passons à autre chose et reprenons nos activités pour ne pas donner aux terroristes ce qu’ils recherchent.

– Au niveau de ceux qui promeuvent ces attentats, les motivations sont plus complexes mais la principale semble être la peur. Ils veulent nous faire peur pour que nous cessions d’intervenir dans leur zone d’influence immédiate. Ils veulent faire cesser les frappes aériennes, les pressions diplomatiques et les actions des forces spéciales occidentales. L’état islamique n’a pas toujours eu une stratégie terroriste vis à vis des occidentaux. Si elle a changé de stratégie c’est avant tout parce que les frappes aériennes et les efforts diplomatiques ont porté leur fruits et ont un impact significatifs. Il ne faut donc pas céder à la peur et continuer, voire amplifier les actions en cours contre l’état islamique. Pour ne pas céder à la peur il faut rationaliser les faits. Certes les attentats sont spectaculaires mais il faut relativiser leur impact : même lorsque le bilan humain est très lourd comme les attentats de novembre et celui qui vient de ce produire à Nice, le risque pour chaque français reste très faible : moins de 300 morts en un an, à comparer avec 3 464 morts sur la route en 2015 – dix fois plus – 49 000 décès par an imputés à l’alcool – plus de 100 fois plus – 10 300 suicide ou 73 000 imputés au tabac ou encore 1 672 mort de cancer de la peau. Les attentats terroristes sont donc un risque supplémentaire dans notre vie mais un risque minime. Pour la plupart d’ entre nous, il est inenvisageable de cesser d’utiliser les voitures, d’arrêter complètement de boire de l’alcool ou de s’exposer au soleil dans le seul but de réduire les risques associés. Nous devons raisonner de même avec les attentats – n’ayons pas peur et continuer à mener nos vie raisonnablement.

– Enfin ceux qui commanditent, commettent et promeuvent les attentats espèrent amplifier les discordes au sein de la population vivant en France. Ils cherchent à exacerber les tensions entre musulmans et non-musulmans, spécialement en déclenchant une réaction d’hostilité des non-musulman contre les musulman et enclencher un cercle vicieux de violences réciproques. Ils ont pour cela une arme cognitive : la difficile appréciation des statistiques. Le fait que tous les auteurs d’attentats sont musulmans peut induire certains à penser que la réciproque est vrai, que tous les musulmans sont de dangereux extrémistes sanguinaire, ce qui est bien entendu faux. De même, le fait que l’immense majorité des racistes sont blancs et Français de longue date ne veut pas dire que tous les blancs, Français de longue date sont raciste. Là encore nous pouvons agir à notre niveau individuel. C’est simple mais pas facile, il suffit de faire un effort supplémentaire pour mettre en œuvre concrètement le concept de fraternité, spécialement vis à vis des minorités visibles et des musulmans. Ce sont de petits actes, de petits gestes de tous les jours : un bonjour, un sourire, un mot aimable, une conversation impromptue avec une personne que l’on ne connaît pas, un coup de main à une personne en difficulté. Ces petits gestes au quotidien aident à apaiser les haines, aident à faire en sorte que les minorités se sentent acceptées. Cela peut être notre façon à nous de combattre le terrorisme et les haines aveugles. C’est exactement ce que j’ai commencé à faire – être encore plus attentif et plus amical avec les minorités visibles, comme réflexe à ces actes immondes.

Donc, pour résumer, notre moyen à nous citoyens ordinaire de combattre le terrorisme c’est d’abord d’arrêter de regarder les informations en boucle, de rationaliser nos peurs en prenant conscience que le terrorisme n’est qu’un risque extrêmement faible et surtout d’avoir une attitude fraternelle vis à vis des minorités visibles.

Et vous qu’en pensez-vous ? Banalités, chimère ou angle mort ?

Les enfants détestent le système bancaire de réserve fractionnel

L’expérimentation est l’une des meilleure façon d’apprendre – quelle qu’en soit le résultat. Mon post précédent rapportait une expérimentation plutôt réussi. Nous allons voir ici une expérimentation qui n’a pour l’instant pas aboutie mais me semble riche en enseignements, une expérimentation sur le sujet peut-être le plus difficile à appréhender de l’économie : la monnaie.

J’ai voulu créer ma propre monnaie. J’ai échoué – temporairement. J’ai échoué à cause de ma fille.

Le point de départ de mon expérimentation est le livre de David Owen, The First National Bank of Dad. L’auteur y présente l’idée que pour montrer à ses enfants les vertus de l’épargne et de la composition des intérêts, l’ouverture d’un compte d’épargne dans une banque classique ne marche pas car les taux d’intérêts y sont trop faibles (surtout en ce moment – 0,75 % par an sur un livret A) et le temps référence pour le payement des intérêts (1 an) trop long. Effectivement, si vous ouvrez un livret A avec une somme de 100 € – une fortune pour un enfant de 9 ans – vous allez avoir du mal à expliquer à votre enfant que cela vaut le coup d’attendre un an sans dépenser cet argent pour gagner 75 centime d’euros. David Owen propose donc de se substituer au système bancaire et de fournir un produit plus adapté au temps de référence des enfants : un compte d’épargne qui rapporte des intérêts mensuels significatifs pour un enfant. J’ai adopté cette méthode en créant la BIP, la Banque Internationale de Papa. La BIP propose des comptes d’épargne rapportant 3 % par mois. Cela fait du 42 % par an sans risque, mieux que Madoff ou n’importe quel hedge fund. Inutile de dire que la BIP est exclusivement réservée à la descendance de son créateur.

Cette expérimentation a plus d’un an d’ancienneté et est toujours en cours. Ma fille a parfaitement compris l’intérêt du système. Même si elle n’a pas encore appris les pourcentages et pas étudié la composition des intérêts, qu’elle ne sait pas que ses avoirs croissent de manière exponentielle, elle a parfaitement saisi que plus elle a d’argent sur son compte et plus elle gagne d’intérêts et se débrouille donc pour maintenir une somme significative sur son compte. C’est donc de ce point de vu un succès.

Là où cela devient plus intéressant d’un point de vu de la compréhension de l’économie c’est que je me suis rendu compte qu’en créant ainsi ma banque je recréait en fait un nouveau système bancaire. Un nouvel échelon du système bancaire en fait. Et que cela me permettait de créer ma propre monnaie. J’ai en effet voulu empocher les dépôts de ma fille et lorsque je lui versais des intérêt, je pensais passer simplement une écriture comptable : indiquer sur son relevé de banque le montant des intérêts dus – créant ainsi de la monnaie. Cela n’a pas marché ! Ma fille a insisté pour pouvoir voir et compter son argent. J’ai essayé de la convaincre qu’à partir du moment où elle confiait son argent à la banque, la banque (c’est à dire moi) pouvait en faire ce qu’elle voulait et que l’important c’est qu’elle puisse disposer de son argent quand elle le voulait sur simple demande. Il n’y a rien eu à faire. Elle a insisté que c’était son argent et a absolument refusé de me voir empocher les sommes qu’elle déposait sur son compte. J’ai donc fini par céder et mis en place un coffre fort pour ma banque : une tirelire que je conserve où est stocké son argent et que j’alimente avec les intérêts chaque fois que l’on fait le point sur ses avoirs. Cela m’agace car je n’aime pas conserver trop d’argent liquide (une leçon que j’ai appris étant jeune de manière assez brutale) et que cela m’oblige à avoir de la monnaie pour lui payer ses intérêts.

Si l’on analyse la situation d’un point de vue économique, de fait mon système bancaire est actuellement un système à réserve intégrale : les dépôts des clients de ma banque sont intégralement couverts par des réserves en monnaie de la banque centrale (en l’occurence des billets et pièces émis par la BCE et la banque de France). Cela m’empêche de créer de la monnaie. Chaque mois je suis obligé d’alimenter la tirelire avec les intérêts dus. Je ne désespère pas de passer à un système fractionnaire – que d’ici quelques années ma fille accepte que je ne conserve pas en numéraire l’intégralité de ses dépôts et que je puisse simplement créditer son compte pour lui verser des intérêts au lieu devoir approvisionner la tirelire en euros.

Cette expérimentation me permet de beaucoup mieux comprendre le fonctionnement du système bancaire et la création monétaire. Lorsque je serai passé en système fractionnaire, je pourrais effectivement créer de la monnaie. Mais cela ne me permettra pas de m’enrichir et si ma fille s’enrichie, se sera à mon détriment. En effet, si le fait de créditer son compte des intérêts ne me coûtera rien plus rien – je n’aurai plus à retirer d’argent auprès de ma banque pour le déposer dans la tirelire – cette absence de coût apparent ne sera que temporaire. Tôt ou tard, ma fille voudra dépenser son argent et à ce moment il faudra bien que je paye l’addition. Cette addition, il faudra que je la paye en argent réel – en euro du système monétaire européen, pas en « euro BIP » que je peux créer à volonté par une simple écriture comptable. C’est exactement ce qui se passe avec les banques dont nous sommes clients. Elle peuvent créer de la monnaie, il suffit pour cela qu’elles passent une simple écriture comptable : elles créditent notre compte et inscrivent en contrepartie dans leurs comptes le fait que nous leur devons de l’argent. C’est ce qui se passe chaque fois qu’un client souscrit un crédit, que ce soit un crédit à la consommation ou un crédit immobilier. Mais cette création monétaire n’est pas gratuite et illimitée. Le client ne souscrit pas un crédit simplement pour laisser l’argent obtenu en dépôt sur compte en banque. Il va très vite dépenser cet argent et lorsqu’il le fait, la banque doit transférer les sommes correspondantes à la banque du vendeur du bien ou service acheté. Elle doit le faire en argent de la banque centrale en utilisant son compte auprès de la banque centrale. Le montant des réserves qu’elle possède auprès de la banque centrale limite donc sa possibilité de créer de la monnaie car si elle créée trop de monnaie en accordant trop de crédits à ses clients, elle va devoir procéder à trop de payement lorsque ses clients dépensent l’argent ainsi créé et son compte auprès de la banque centrale va se retrouver à sec. On notera également que le processus est réversible : lorsque le client rembourse son crédit, l’argent créé précédemment est détruit.

Ce système est complexe et non intuitif. Mais ce qui est intéressant c’est de voir la réaction de ma fille. Ma fille n’a pas accepté ce système de réserve fractionnel (le fait que les dépôts ne soient pas exactement compensés par des réserves) et ce n’est pas par manque de confiance. Nous entretenons ma fille et moi d’excellentes relation et la confiance d’une enfant de 9 ans envers son père est probablement l’une des forme de confiance les plus forte au monde. Si l’on s’en rapporte à l’analyse purement financière, ma fille aurait toutes les raisons de faire confiance à la banque paternelle : la banque paternelle est surcapitalisée – bien loin des ratios Bâle 3, la BIP a un capital et des liquidités couvrant plusieurs fois les dépôts. On pourrait argumenter qu’au vu des intérêts qu’elle sert (42 % par an!), la BIP pourrait se retrouver en difficulté du seul fait de ses obligations vis à vis de ses clients s’ils accumulaient trop de capital, mais la BIP est aussi dans une situation de très faible concurrence qui lui permettra de modifier ses conditions de rémunération des dépôts de manière unilatérale et sans préavis si d’aventure ses obligations devenaient trop importantes (je n’ai pas non plus envie que ma fille se retrouve en situation de pouvoir dépenser de l’argent sans compter). Non, si ma fille n’a pas accepté les système de réserve fractionnel, c’est que ce système n’est pas intuitif. Intuitivement, toute transaction doit avoir sa contrepartie physique – même si la contrepartie est seulement un bout de papier. Si nous déposons notre argent à la banque, nous nous attendons intuitivement à ce que la banque le conserve jusqu’à ce que nous le retirions, pas qu’elle le prête à d’autres clients ce qui est pourtant le rôle économique de la banque.

Ce qui est intéressant également, c’est de constater que le système bancaire peut avoir autant de niveau que l’on veut. Si j’ai bien compris le système bancaire européen a trois niveaux :

1/ La banque centrale européenne qui est le niveau le plus élevé, chaque banque centrale nationale ayant un compte auprès de la banque centrale européenne (le solde de ces comptes étant les « soldes target 2 » dont les déséquilibres ont fait peur à certains).

2/ Les banques centrales nationales, chaque établissement bancaire national ayant un compte auprès de la banque centrale nationale.

3/ Les banques de détail, les individus ayant des comptes ouverts auprès de ces banques de détail.

En créant la Banque Internationale de Papa, j’ai donc créé un quatrième niveau : ma fille a un compte ouvert auprès de la BIP et l’intégration au système monétaire européen se fait par l’intermédiaire de cette « banque » qui elle-même a un compte ouvert auprès d’une banque de détail. Si ma fille avait des frères et sœurs, on pourrait tout à fait imaginer des transactions au sein de ce système bancaire avec des payement en « monnaie BIP » où les frères et sœurs effectuent des payement via leurs comptes auprès de la BIP sans passer par des payement en euro.

On peut aller plus loin et voir qu’il n’y a pas de limite théorique au nombre d’échelons du système bancaire. On peut imaginer que de la même manière que la BCE a été créée par dessus les banques centrales européennes, une banque centrale mondiale vienne un jour chapeauter les banques centrales existant actuellement dans un système monétaire unifié (c’est pas demain la veille). C’est actuellement très improbable et les conditions à réunir pour y arriver sont très difficiles mais c’est théoriquement possible. Inversement, on peut imaginer la création d’échelons locaux analogue à ma Banque Internationale de Papa, qui en regroupant des individus au sein desquels la confiance est suffisamment grande, puisse créer leur propre monnaie et leur propre sous-système bancaire.

Et vous qu’en pensez-vous ? Banalités, chimère ou angle mort ?

Références et inspiration :

https://www.amazon.fr/First-National-Bank-Dad-English-ebook/dp/B000QCTPPS/ref=sr_1_1_twi_kin_1?ie=UTF8&qid=1468308576&sr=8-1&keywords=david+owen+first+national

https://www.banque-france.fr/uploads/tx_bdfgrandesdates/Focus_6_SoldesTarget_31-05-2012.pdf

Comment passer une bonne soirée et vérifier expérimentalement l’inefficience de certains marchés

La théorie économique telle que présenté en introduction des manuels économiques voudrait que le prix d’un produit reflète sa qualité : plus un produit est cher et meilleur est sa qualité – qui voudrait payer plus pour un produit inférieur ?

Bien entendu, cette vision simpliste de l’économie est l’objet de bien des débats et de nombreux économistes ont critiqué cette vision approximative de notre monde. Un des exemple récurent dans la communauté économique est la qualité du vin. J’ai rencontré au cours de mes lectures plusieurs description d’expérimentation sur le sujet et j’ai eu envi de voir si je pouvais moi-même reproduire le résultat d’une éventuelle inefficience du marché du vin en France – une petite expérimentation informelle et amusante que tout un chacun peut tenter de reproduire.

Ce qu’il vous faut si vous voulez reproduire à votre tour mon expérimentation :

  • Un bon caviste
  • Un groupe d’amis buveur de vin mais ne comportant pas d’économiste orthodoxe croyant en l’efficience des marché en toute circonstance et ayant la prétention d’être expert en œnologie – vous ne voulez pas vous fâcher avec vos amis en les mettant face à leurs contradictions. Plus le groupe est nombreux et plus le résultat sera sûr.
  • Une occasion de regrouper lesdits amis au cours de laquelle une dégustation puisse être organisée

J’ai commencé par consulter le caviste. Je lui ai clairement présenté le problème : je cherchais à démontrer que le prix de certains vin était surévalué et donc voulais qu’il me trouve deux bouteilles de vin, l’une étant la référence, assez chère, d’un vignoble connu et réputé, l’autre, beaucoup moins chère mais de meilleure qualité pour organiser un dégustation en aveugle avec des amis. Pour la référence, j’ai demandé une bouteille de bourgogne. Je pensais au départ viser une bouteille d’une trentaine d’euro mais il m’a finalement orienté vers une bouteille à 15 euros environ. Pour le challenger, le caviste m’a conseillé un pinot noir du pays d’Oc qu’il appréciait beaucoup qui était moitié moins cher – environ 7,50 €. Je dois dire qu’il était très intéressé par le challenge et m’a donné plusieurs conseils pour organiser ma dégustation en aveugle – comment enlever complètement les capsules protégeant le bouchon (il suffit de tirer fort dessus) pour enlever tout indice de provenance, utiliser une vieille chaussette (propre) pour masquer les étiquettes. C’est lui aussi qui m’a conseillé d’utiliser deux vins de même cépage pour faciliter la comparaison. Visiblement il avait l’habitude de faire des dégustations en aveugle pour juger lui-même de la qualité des vins qu’il achète. Il m’a également donné quelques conseils pour la dégustation : comment obtenir la bonne température, à quel moment déboucher les bouteilles – les deux bouteilles étant traitées de la même manière. Je lui ai demandé également de me mettre des étiquettes de prix (prix masqués par la chaussette lors de la dégustation).

C’est moi qui ai préparé la dégustation – débouchage des bouteilles, masquage des étiquettes mais une fois les bouteilles débouchées et masquées j’ai demandé à ma femme de mettre des étiquettes numérotées pour repérer les bouteilles. Cela m’a permis de participer à la dégustation qui s’est donc déroulée en double aveugle.

J’espérais que nous serions plus nombreux mais nous étions finalement 5. Nous avons procédé à la dégustation, chacun ayant deux verre, un pour chaque vin et pouvant procéder comme il voulait pour comparer les deux vins. J’ai demandé de la discrétion dans les commentaires pour éviter l’effet « pensée de groupe » où les avis seraient influencés par les premiers commentaires. J’ai ensuite proposé deux questions soumises à vote à bulletin secret : une première question sur quel vin leur semblait le meilleur et une deuxième pour estimer le prix de chacun des deux vins.

Le résultat des votes a été conforme à mes attentes :

– 3 personnes ont voté pour le vin le moins cher (estimé meilleur par le caviste), une personne a voté pour le vin le plus cher et il y a eu un vote blanc.

– Une seule personne s’est risquée à estimer le prix des bouteille. Il a été tout à fait exact pour le bouteille de référence, estimant le prix à 15 € – ce qui est à mon sens un réelle performance, bravo à lui. Il s’est par contre complètement trompé pour l’estimation de la bouteille challenger qu’il a estimé à 22 € (pour un prix réel de 7,5 €).

Le vote blanc était le mien : je n’était pas très en forme ce soir-là, j’étais fatigué et ma pathologie altère à la fois ma capacité à prendre des décisions esthétique et mon odorat. J’ai jugé que les deux vins étaient bons mais j’étais incapable de dire lequel était le meilleur. Je ne suis pas par ailleurs un grand amateur de vin, je n’en bois pas souvent et donc ne suis pas très bon juge.

Celui qui a voté pour le vin le plus cher est la même personne qui a accepté d’estimer le prix des bouteilles et donc jugé que challenger devrait être plus cher que la bouteille de référence (pour laquelle il a voté) alors qu’elle est moitié moins chère. En commentant les résultats il a clairement dis qu’il préférait le bourgogne car cela ressemblait plus à ce qu’il avait l’habitude de boire et que l’autre bouteille lui semblait plus complexe et en quelque sorte trop compliquée – d’où le fait de mettre un prix plus élevé même s’il avait voté pour la bouteille de référence.

Pour moi le résultat est concluant même si l’effectif est trop faible pour être statistiquement significatif.

Mes amis étaient ravis et m’ont demandé quel caviste m’avait conseillé…

Quelque temps plus tard, nous avons ma femme et moi organisé une petite fêtes avec des amis pour marquer notre entrée en quarantaine. Confronté au choix du vin et fort de l’expérience précédente, j’ai requis l’avis du caviste qui m’avait conseillé précédemment. J’avais envi de faire honneur à mes invités et voulait un vin de qualité. J’avais bien envi d’opter pour le pinot noir du pays d’Oc qui avait fait ses preuves en tant que challenger de l’expérimentation précédente mais le caviste au vu du contexte d’un déjeuner champêtre froids – charcuterie, salades composés – insistait pour un vin plus léger et m’avait fait gouter un côte du Rhône qui, pour autant que je puisse juger, était assez bon tout en étant nettement moins cher : environ 4 € la bouteille.

J’étais vraiment indécis et j’ai finalement opté pour une deuxième expérimentation. Plutôt que de décider moi-même j’ai approvisionné les deux vins et mis sur chaque table un bouteille de chaque en me disant que la consommation des convives me permettrait peut-être de juger lequel avait eu le plus de succès. Cette fois-ci ce n’était pas en aveugle – les étiquettes étaient visibles et je n’ai demandé aux convives de ne voter qu’avec leurs verres, ne recueillant que quelques avis spontanés. L’effectif était plus conséquent avec 36 adultes dont peut-être deux ou trois ne buvant pas.

Le résultat était une fois de plus assez conforme à la prédiction du caviste que le côte du Rhône serait tout aussi apprécié dans ces conditions. Les avis spontanés récoltés étaient partagés, certain préférant le côte du Rhône, d’autres le pinot noir. Au niveau consommation, il y avait un léger avantage pour le côte du Rhône mais les résultats étaient probablement biaisés du fait qu’une table ayant eu une consommation clairement supérieure aux autres avait déclaré une préférence pour le côte du Rhône (c’est la seule table à avoir entamé une troisième bouteille).

Quelle conclusion porter ?

Un premier point remarquable à mon sens concerne l’attitude du caviste. On pourrait penser que l’interêt du caviste serait de vendre du vin le plus cher, surtout quand un client très occasionnel vient lui passer commande pour une fête avec 36 convives. Hors tant lors de la première visite que de la seconde, je suis au final ressorti avec une facture sensiblement moins élevée que le budget que je m’étais fixé initialement et que j’avais clairement indiqué dès le départ au caviste. A mon avis le contexte joue beaucoup, à l’endroit où j’habite la réputation des commerces est importante et un conseil de qualité est un critère de survie dans un contexte relativement compétitif.

Le deuxième point remarquable est que les prédictions du caviste ont été réalisées les deux fois. La première fois lorsqu’il a prédit que mes invités préféreraient le vin le moins cher, la deuxième fois lorsqu’il a prédit que dans cette circonstance précise mes convives apprécierait autant le vin le moins cher. Le propre de la science est de faire des prédictions qui se réalisent – j’aurai donc tendance à conclure que l’oenologie, lorsqu’elle est pratiquée par des gens compétents, est effectivement une science – qu’il est possible de déterminer la qualité des vins et l’adapter aux circonstances.

Clairement les prix des vins n’est pas directement en relation avec la qualité. Il y a à mon avis ici une question d’information. Une recherche rapide fait remonter le chiffre de 70 000 exploitations vinicole en france, sachant que chaque exploitation produit plusieurs vins, il est rigoureusement impossible même pour un professionnel d’avoir une connaissance même approximative représentative de l’ensemble du marché. La qualité d’un vin dépend de beaucoup de facteurs, parmi lesquels j’ai la faiblesse de croire que la compétence du vigneron joue beaucoup – beaucoup plus que la localisation géographique (le « terroir ») ou le cépage qui sont souvent utilisés en première approximation pour établir la qualité d’un vin. Il est donc possible de déterminer si un vin est meilleur qu’un autre – surtout s’ils sont assez similaires (même cépage) mais il est extrêmement difficile de déterminer la qualité absolue d’un vin – ce qui ferait son prix si le prix était directement relié à la qualité. Les vins étant très nombreux et de qualité très variable, le marché n’arrive pas s’ajuster car personne n’arrive à accumuler suffisamment de connaissance et il y a trop d’acheteurs ignorants.

On peut se demander pourquoi cette anomalie persiste – pourquoi des spéculateurs ne profitent pas de ces anomalies pour réaliser des arbitrages : acheter les vins sous-estimés et les promouvoir. Il y peut-être ici une dimension psychologique : de nombreuses personnes achète du vin non pas pour le boire et l’apprécier (ou le faire apprécier à leurs convives) mais pour impressionner leurs connaissances soit lorsqu’il offrent ce vin, soit lorsqu’ils le servent à leur invités. Le but est alors de démontrer sa richesse et sa sophistication – je connais et sais apprécier un vin de prix – ou d’honorer des hôtes : j’attache de l’importance à notre relation et donc vous fait des cadeaux de prix. Si la plupart des personnes ne savent pas faire la distinction entre du bon vin et du vin médiocre, le fait de servir ou offrir du bon vin sous-évalué n’est d’aucune utilité, seul le coût apparent est utile. Le vin est alors un signal et ce qui importe est plus le prix payé que la valeur d’usage du bien. Dans ce contexte, il faut impérativement que le prix du vin soit élevé et qu’il puisse être reconnu comme tel par les tiers. On se retrouve dans la situation fameuse du concours de beauté évoqué par Keynes : peu importe la qualité intrinsèque du vin, ce qui est recherché est le fait que les autres considèrent le vin servi ou offert comme prestigieux qu’il soit bon ou pas.

Il y a clairement une dimension personnelle à l’expérience de dégustation d’un vin – le ressenti est souvent associées aux expériences personnelles. Ainsi ma femme a tout de suite associé le goût du côte du Rhône aux vins que buvaient ses grand-parents le dimanche lorsqu’elle allait leur rendre visite quand elle était plus jeune. Entre deux vins de caractère différents – comme c’était le cas lors de la deuxième expérience, ce sont les goûts personnels – goûts issus de l’expérience différente de chacun qui dominent les préférences. C’est ce qui ressort des avis les plus détaillés que j’ai recueillis lors de mes expérimentations : mes convives avaient surtout tendance à préférer les vins qui ressemblaient à ceux qu’ils ont l’habitude de boire.

Je pense que cette hypothèse est cohérente avec les études ayant montré que les personnes ayant une formation d’oenologie ont tendance à apprécier les vins plus chers même en situation de dégustation à l’aveugle alors que ce n’est pas le cas de la population en général. Pour moi c’est simplement que les goûts sont malléables et qu’il est possible de modifier les goûts par un entrainement. Les expériences ont également montré que la connaissances du prix d’un vin avait un impact direct sur le ressenti de la personne buvant du vin et cela indépendamment de la qualité réelle du vin (le vin gouté était le même mais le prix annoncé différent et la réponse émotionnelle mesurée par imagerie médicale – IRM fonctionnel). Si on vous fait goûter des vins pendant suffisamment longtemps en vous disant à chaque fois le prix des bouteilles, vous allez finir par penser que les vins ayant un prix élevé sont meilleurs simplement par effet d’apprentissage. Cela indiquerait que les vins de luxe sont effectivement différents des vins plus ordinaires mais sans que cette différence soit réellement une différence de qualité objective. Cela tendrait à indiquer qu’il ne faut surtout pas suivre des cours d’oenologie pour pouvoir continuer à apprécier des vins pas très cher et ne pas biaiser ses goûts en faveur de vins de luxe…

Dernière conclusion: il y a une vraie valeur ajouté à l’avis d’un professionnel de qualité. Pour une même bouteille, le prix sera peut-être plus élevé chez un caviste mais le conseil et le rapport qualité-prix que l’on trouve chez un bon caviste à mon avis justifient un surcoût. Le caviste a le temps et l’expérience pour pouvoir faire de nombreuses dégustations en aveugle et surtout dégustation comparatives – seul moyen de réellement déterminer la qualité d’un vin.

Et vous qu’en pensez-vous ? Banalités, chimère ou angle mort ?

Références et inspiration :

http://www.agro.basf.fr/agroportal/fr/fr/news_2/actualites/cultures_actus/sept11_recensement_agricole_2010.html

http://www.wine-economics.org/workingpapers/AAWE_WP16.pdf