Les enfants détestent le système bancaire de réserve fractionnel

L’expérimentation est l’une des meilleure façon d’apprendre – quelle qu’en soit le résultat. Mon post précédent rapportait une expérimentation plutôt réussi. Nous allons voir ici une expérimentation qui n’a pour l’instant pas aboutie mais me semble riche en enseignements, une expérimentation sur le sujet peut-être le plus difficile à appréhender de l’économie : la monnaie.

J’ai voulu créer ma propre monnaie. J’ai échoué – temporairement. J’ai échoué à cause de ma fille.

Le point de départ de mon expérimentation est le livre de David Owen, The First National Bank of Dad. L’auteur y présente l’idée que pour montrer à ses enfants les vertus de l’épargne et de la composition des intérêts, l’ouverture d’un compte d’épargne dans une banque classique ne marche pas car les taux d’intérêts y sont trop faibles (surtout en ce moment – 0,75 % par an sur un livret A) et le temps référence pour le payement des intérêts (1 an) trop long. Effectivement, si vous ouvrez un livret A avec une somme de 100 € – une fortune pour un enfant de 9 ans – vous allez avoir du mal à expliquer à votre enfant que cela vaut le coup d’attendre un an sans dépenser cet argent pour gagner 75 centime d’euros. David Owen propose donc de se substituer au système bancaire et de fournir un produit plus adapté au temps de référence des enfants : un compte d’épargne qui rapporte des intérêts mensuels significatifs pour un enfant. J’ai adopté cette méthode en créant la BIP, la Banque Internationale de Papa. La BIP propose des comptes d’épargne rapportant 3 % par mois. Cela fait du 42 % par an sans risque, mieux que Madoff ou n’importe quel hedge fund. Inutile de dire que la BIP est exclusivement réservée à la descendance de son créateur.

Cette expérimentation a plus d’un an d’ancienneté et est toujours en cours. Ma fille a parfaitement compris l’intérêt du système. Même si elle n’a pas encore appris les pourcentages et pas étudié la composition des intérêts, qu’elle ne sait pas que ses avoirs croissent de manière exponentielle, elle a parfaitement saisi que plus elle a d’argent sur son compte et plus elle gagne d’intérêts et se débrouille donc pour maintenir une somme significative sur son compte. C’est donc de ce point de vu un succès.

Là où cela devient plus intéressant d’un point de vu de la compréhension de l’économie c’est que je me suis rendu compte qu’en créant ainsi ma banque je recréait en fait un nouveau système bancaire. Un nouvel échelon du système bancaire en fait. Et que cela me permettait de créer ma propre monnaie. J’ai en effet voulu empocher les dépôts de ma fille et lorsque je lui versais des intérêt, je pensais passer simplement une écriture comptable : indiquer sur son relevé de banque le montant des intérêts dus – créant ainsi de la monnaie. Cela n’a pas marché ! Ma fille a insisté pour pouvoir voir et compter son argent. J’ai essayé de la convaincre qu’à partir du moment où elle confiait son argent à la banque, la banque (c’est à dire moi) pouvait en faire ce qu’elle voulait et que l’important c’est qu’elle puisse disposer de son argent quand elle le voulait sur simple demande. Il n’y a rien eu à faire. Elle a insisté que c’était son argent et a absolument refusé de me voir empocher les sommes qu’elle déposait sur son compte. J’ai donc fini par céder et mis en place un coffre fort pour ma banque : une tirelire que je conserve où est stocké son argent et que j’alimente avec les intérêts chaque fois que l’on fait le point sur ses avoirs. Cela m’agace car je n’aime pas conserver trop d’argent liquide (une leçon que j’ai appris étant jeune de manière assez brutale) et que cela m’oblige à avoir de la monnaie pour lui payer ses intérêts.

Si l’on analyse la situation d’un point de vue économique, de fait mon système bancaire est actuellement un système à réserve intégrale : les dépôts des clients de ma banque sont intégralement couverts par des réserves en monnaie de la banque centrale (en l’occurence des billets et pièces émis par la BCE et la banque de France). Cela m’empêche de créer de la monnaie. Chaque mois je suis obligé d’alimenter la tirelire avec les intérêts dus. Je ne désespère pas de passer à un système fractionnaire – que d’ici quelques années ma fille accepte que je ne conserve pas en numéraire l’intégralité de ses dépôts et que je puisse simplement créditer son compte pour lui verser des intérêts au lieu devoir approvisionner la tirelire en euros.

Cette expérimentation me permet de beaucoup mieux comprendre le fonctionnement du système bancaire et la création monétaire. Lorsque je serai passé en système fractionnaire, je pourrais effectivement créer de la monnaie. Mais cela ne me permettra pas de m’enrichir et si ma fille s’enrichie, se sera à mon détriment. En effet, si le fait de créditer son compte des intérêts ne me coûtera rien plus rien – je n’aurai plus à retirer d’argent auprès de ma banque pour le déposer dans la tirelire – cette absence de coût apparent ne sera que temporaire. Tôt ou tard, ma fille voudra dépenser son argent et à ce moment il faudra bien que je paye l’addition. Cette addition, il faudra que je la paye en argent réel – en euro du système monétaire européen, pas en « euro BIP » que je peux créer à volonté par une simple écriture comptable. C’est exactement ce qui se passe avec les banques dont nous sommes clients. Elle peuvent créer de la monnaie, il suffit pour cela qu’elles passent une simple écriture comptable : elles créditent notre compte et inscrivent en contrepartie dans leurs comptes le fait que nous leur devons de l’argent. C’est ce qui se passe chaque fois qu’un client souscrit un crédit, que ce soit un crédit à la consommation ou un crédit immobilier. Mais cette création monétaire n’est pas gratuite et illimitée. Le client ne souscrit pas un crédit simplement pour laisser l’argent obtenu en dépôt sur compte en banque. Il va très vite dépenser cet argent et lorsqu’il le fait, la banque doit transférer les sommes correspondantes à la banque du vendeur du bien ou service acheté. Elle doit le faire en argent de la banque centrale en utilisant son compte auprès de la banque centrale. Le montant des réserves qu’elle possède auprès de la banque centrale limite donc sa possibilité de créer de la monnaie car si elle créée trop de monnaie en accordant trop de crédits à ses clients, elle va devoir procéder à trop de payement lorsque ses clients dépensent l’argent ainsi créé et son compte auprès de la banque centrale va se retrouver à sec. On notera également que le processus est réversible : lorsque le client rembourse son crédit, l’argent créé précédemment est détruit.

Ce système est complexe et non intuitif. Mais ce qui est intéressant c’est de voir la réaction de ma fille. Ma fille n’a pas accepté ce système de réserve fractionnel (le fait que les dépôts ne soient pas exactement compensés par des réserves) et ce n’est pas par manque de confiance. Nous entretenons ma fille et moi d’excellentes relation et la confiance d’une enfant de 9 ans envers son père est probablement l’une des forme de confiance les plus forte au monde. Si l’on s’en rapporte à l’analyse purement financière, ma fille aurait toutes les raisons de faire confiance à la banque paternelle : la banque paternelle est surcapitalisée – bien loin des ratios Bâle 3, la BIP a un capital et des liquidités couvrant plusieurs fois les dépôts. On pourrait argumenter qu’au vu des intérêts qu’elle sert (42 % par an!), la BIP pourrait se retrouver en difficulté du seul fait de ses obligations vis à vis de ses clients s’ils accumulaient trop de capital, mais la BIP est aussi dans une situation de très faible concurrence qui lui permettra de modifier ses conditions de rémunération des dépôts de manière unilatérale et sans préavis si d’aventure ses obligations devenaient trop importantes (je n’ai pas non plus envie que ma fille se retrouve en situation de pouvoir dépenser de l’argent sans compter). Non, si ma fille n’a pas accepté les système de réserve fractionnel, c’est que ce système n’est pas intuitif. Intuitivement, toute transaction doit avoir sa contrepartie physique – même si la contrepartie est seulement un bout de papier. Si nous déposons notre argent à la banque, nous nous attendons intuitivement à ce que la banque le conserve jusqu’à ce que nous le retirions, pas qu’elle le prête à d’autres clients ce qui est pourtant le rôle économique de la banque.

Ce qui est intéressant également, c’est de constater que le système bancaire peut avoir autant de niveau que l’on veut. Si j’ai bien compris le système bancaire européen a trois niveaux :

1/ La banque centrale européenne qui est le niveau le plus élevé, chaque banque centrale nationale ayant un compte auprès de la banque centrale européenne (le solde de ces comptes étant les « soldes target 2 » dont les déséquilibres ont fait peur à certains).

2/ Les banques centrales nationales, chaque établissement bancaire national ayant un compte auprès de la banque centrale nationale.

3/ Les banques de détail, les individus ayant des comptes ouverts auprès de ces banques de détail.

En créant la Banque Internationale de Papa, j’ai donc créé un quatrième niveau : ma fille a un compte ouvert auprès de la BIP et l’intégration au système monétaire européen se fait par l’intermédiaire de cette « banque » qui elle-même a un compte ouvert auprès d’une banque de détail. Si ma fille avait des frères et sœurs, on pourrait tout à fait imaginer des transactions au sein de ce système bancaire avec des payement en « monnaie BIP » où les frères et sœurs effectuent des payement via leurs comptes auprès de la BIP sans passer par des payement en euro.

On peut aller plus loin et voir qu’il n’y a pas de limite théorique au nombre d’échelons du système bancaire. On peut imaginer que de la même manière que la BCE a été créée par dessus les banques centrales européennes, une banque centrale mondiale vienne un jour chapeauter les banques centrales existant actuellement dans un système monétaire unifié (c’est pas demain la veille). C’est actuellement très improbable et les conditions à réunir pour y arriver sont très difficiles mais c’est théoriquement possible. Inversement, on peut imaginer la création d’échelons locaux analogue à ma Banque Internationale de Papa, qui en regroupant des individus au sein desquels la confiance est suffisamment grande, puisse créer leur propre monnaie et leur propre sous-système bancaire.

Et vous qu’en pensez-vous ? Banalités, chimère ou angle mort ?

Références et inspiration :

https://www.amazon.fr/First-National-Bank-Dad-English-ebook/dp/B000QCTPPS/ref=sr_1_1_twi_kin_1?ie=UTF8&qid=1468308576&sr=8-1&keywords=david+owen+first+national

https://www.banque-france.fr/uploads/tx_bdfgrandesdates/Focus_6_SoldesTarget_31-05-2012.pdf

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