Archives mensuelles : avril 2017

Pourquoi il n’est pas possible de prévoir les crises financières (1/2)

Un des grands reproche fait aux économistes est de ne pas avoir pu prévoir la crise financière de 2009. Ce reproche est à mon avis à tord, il y a des évènements structurellement imprévisibles.

Dans un premier temps je vais expliciter pourquoi à mon avis il est impossible de prévoir quand une crise financière va se produire.

Pour cela, je pense qu’il peut être intéressant de considérer une situation de la vie courante : la file d’attente de cinéma, ou plus exactement une configuration spéciale de file d’attente que j’ai pu observer au multiplex près de chez moi.

Il y a deux étapes distinctes :

  • L’ achat des places qui se fait au niveau de distributeurs automatiques et de caisses qui vendent aussi divers friandises.
  • L’attente pour l’accès aux salles qui se fait avec une file unique dans un espace assez grand où sont par ailleurs disposés des fauteuils confortables et des écrans de télé qui diffusent des bandes annonces. C’est cette deuxième étape qui nous intéresse.

Si vous arrivez en avance et que la séance précédente n’est pas terminée, vous avez donc le choix, une fois vos places achetées, entre le fait d’attendre debout dans la file unique ou dans les fauteuils confortables.

Le choix n’est pas évident. Dans la file cela vous permet d’être sûr d’avoir une bonne place dans la salle et cela réduit votre temps d’attente. L’inconvénient c’est que c’est inconfortable (on est debout), qu’on ne peut pas voir les bandes annonces et qu’on a une intimité réduite qui limite les conversations. D’un autre coté, dans les fauteuils on a le risque que la file s’allonge et de se retrouver en queue de file.

Si vous arrivez suffisamment tôt, le choix est relativement facile, tout le monde s’oriente naturellement vers les fauteuils, mais au fur et à mesure que le temps passe c’est de plus en plus risqué. Il y a de plus en plus de monde assis dans les fauteuils, de plus en plus de personnes choisissent d’attendre debout dans la file et ceux qui sont dans les fauteuils commencent à surveiller la file d’attente de plus en plus nerveusement.

Brusquement ceux qui sont dans les fauteuils commencent à se lever. Un puis deux, puis presque tous ceux qui sont dans les fauteuils se lèvent quasi simultanément. Si on trace l’évolution du nombre de personne dans la file d’attente en fonction du temps on doit obtenir quelque chose comme ça :

La différence entre les deux courbes sont les personnes assises dans les fauteuils.

On a une brusque discontinuité. Nous sommes dans un cas d’équilibre instable qui bascule d’un coup. Ces phénomènes sont naturels, liés à des équilibres instables et souvent associés à des phénomènes d’hystérésis.

En l’occurence, tout le monde sait qu’il va y avoir une discontinuité, que les personnes dans les fauteuils vont se lever pour aller dans la file. La plupart des clients anticipent même que tout le monde va se lever en même temps mais personne n’est capable de prédire le moment exact où cela va se produire. Et c’est précisément pour cela que la discontinuité se produit. Si l’on pouvait prédire le moment où la discontinuité va se produire, les clients assis l’anticiperaient pour ne pas être le dernier à se lever et se retrouver au bout de la file.

Si les clients pouvaient anticiper le moment de bascule, la discontinuité se produirait beaucoup plus tôt et serait beaucoup moins violente, ou plus probablement ne se produirait pas du tout – on aurait une évolution beaucoup plus progressive de la longueur de la file. Chacun essaie d’anticiper le comportement des autres (ils vont encore rester un moment assis dans leurs fauteuils) et prends le risque de se retrouver en bout de file d’attente pour bénéficier du confort des fauteuils un peu plus longtemps.

Le comportement rationnel d’une personne adverse au risque serait de surveiller le nombre total de clients dans le cinéma et de se lever lorsque ce nombre atteint la longueur maximale de la file que l’on est prêt à supporter. Chacun ayant une préférence différente, on devrait avoir une évolution sans discontinuité du nombre de personne dans la file avec une augmentation puis une diminution progressive du nombre de personnes assises mais ce n’est pas ce qui se passe dans la réalité. Nous préférons spéculer sur le comportement des autres et sommes prêts à prendre des risques pour bénéficier du confort des fauteuils un peu plus longtemps. Il y a probablement aussi une part d’excès de confiance en soi dans ce comportement : chacun pense qu’il saura anticiper le point de bascule et ne pas attendre trop longtemps, sachant que le risque est limité : uniquement avoir une place dans la salle un peu moins bonne que celle qu’on aurait pu avoir en se levant plus tôt. Vous l’aurez compris, en l’occurence j’ai moi-même été victime de cet excès de confiance et me suis retrouvé en bout de file pour m’être levé un peu trop tard et avoir choisit des fauteuils situés loin de la file.

On peut observer un phénomène analogue dans les trains : à l’approche d’une gare, on va souvent voir beaucoup de gens se lever quasi simultanément et beaucoup trop tôt. Par exemple dans les tgv arrivant à Paris, on va souvent avoir une bonne partie de la rame qui passe les cinq à quinze dernières minutes du trajet debout dans le couloir avec leur manteau mis (en ayant donc trop chaud en hivers). Une bonne partie des voyageurs ne veulent pas avoir à attendre que la rame se vide pour sortir (c’est pourtant pas bien long) et anticipent (à raison) que bon nombre des autres voyageurs pensent de même. Donc dès qu’ils voient deux ou trois voyageurs debout et commençant à se préparer pour sortir, ils font de même pour éviter de se retrouver en dernier. Au final la file se forme à un moment aléatoire qui dépend des voyageurs présents dans la rame – il suffit de deux ou trois voyageurs particulièrement pressés et tolérant au fait d’attendre debout pour que la file se forme très tôt.

L’observateur (l’économiste dans le cas des crises financières), même s’il a conscience du problème et qu’une discontinuité va probablement se produire, ne peut pas plus prévoir quand elle va se produire que les acteurs de la situation (les clients dans le cas du cinéma, les tradeurs ou les banquiers dans le cas des crises financières) (1).

Dans le cas de la file d’attente au cinéma, les clients savent que la file va se former et ils savent qu’elle va se former avant le début de la séance. Il y a donc une échéance connue de tous. Dans le cas des marchés financier, c’est beaucoup plus compliqué car même lorsque l’on soupçonne qu’une bulle financière est en train de se former, il n’y a aucune échéance fixée d’avance et connue de tous pour que celle-ci se dégonfle (2).

Donc, il possible pour les économistes de décrire le phénomène de bulle financière et même à les reproduire en laboratoire (voir par exemple ici). Ils peuvent identifier les conditions où elles risquent de se produire mais par définition même des bulles financières, il n’est pas possible de les prédire à l’avance et surtout pas le moment où elles vont se produire car les bulles spéculatives sont comme notre exemple de file de cinéma liées au fait que les actions des acteurs du marché sont interdépendantes et que les acteurs agissent en grande partie en fonction de ce qu’ils pensent que les autres acteurs du marché vont faire et non pas uniquement en fonction des fondamentaux de l’économie (3) ce qui peut introduire des discontinuités imprévisibles.

(1) Si quiconque pouvait prévoir les crises financières, il pourrait spéculer sur les marchés financiers en fonction de ce savoir ou le vendre à des spéculateurs et gagner ainsi une fortune.

(2) C’est d’ailleurs à mon avis un aspect qui n’est pas couvert par le best-seller The big short de Mickaël Lewis sur la crise financière. Il décrit quelques rares personnes qui ont spéculé sur la chute du marché des subprime et ont gagné une fortune. Il est facile à postériori d’admirer leur prescience… en oubliant qu’il n’ont peut-être eu que de la chance, la chance de placer leur pari au bon moment et que d’autres spéculateurs ont peut-être au contraire perdu une fortune en pariant trop tôt sur l’explosion de cette même bulle (selon la formule bien connu de Keynes que les marchés peuvent rester irrationnels plus longtemps que vous ne pouvez rester solvable) – mais personne n’écrira de livres sur ces perdants anonymes. Un bel exemple de biais de sélection ?

(3) Voir la description fameuse de Keynes sur le concours de beauté.