Service après-vente de l’éducation nationale : Eric

La première fois que j’ai rencontré Eric (les prénoms ont été changé), c’était dans cadre du soutien scolaire de groupe. Il était arrivé pendant une longue interruption de mes activités de soutiens pour raison de santé et visiblement personne n’arrivait à le faire travailler efficacement – ni la maitresse, ni sa mère, ni aucun des cinq bénévoles de l’association. Et pourtant ma collègue Nadine a une longue expérience et une grande patience. Eric était en CM1, lisait très péniblement, ne savait pas sa table des 2 (que la plupart des élèves savent en CE1). Eric est par ailleurs un garçon charmant souriant, bon camarade. Il a plein d’amis à l’école et est si populaire qu’il a été élu délégué de classe au grand damn de sa maitresse qui a d’ailleurs refusé le résultat du vote au motif qu’il n’était pas assez sage. L’instruction civique et l’apprentissage de la démocratie ce sera pour une prochaine fois !

Eric semble avoir des problèmes d’attention. Eric est surtout un cancre à l’ancienne, défiant l’autorité des enseignants qui visiblement ne savent plus quoi faire et cela dure depuis plusieurs années – depuis la maternelle en fait. La maman évoque deux professeurs successifs de maternelle incapables de tenir leur classe et une professeur de CP ayant pris son fils en grippe car il n’obéissait pas alors que ses camarades turbulents sont rentrés plus rapidement dans le rang – je n’ai ici que la version de la maman et cela n’explique pas tout, les autres enfants qui ont eu les mêmes enseignants n’ont pas les mêmes problèmes que lui. On m’a dit aussi que sa vie familiale n’était pas très stable mais là encore, fort heureusement les nombreux enfants dans ce cas ne se retrouvent pas avec des difficultés aussi profondes. La maman est très inquiète, pas du tout démissionnaire, elle essaie de trouver à tout prix une solution et se bat pour essayer de faire travailler son fils. Elle ne sait plus trop quoi faire, il a déjà vu des psy, des orthophonistes subit des tas de tests mais cela n’a rien donné et il refuse d’en faire encore. La position invariante de l’école est que c’est un problème de dyslexie – j’ai des doutes, je ne l’ai jamais vu inverser des lettres ni à la lecture, ni à l’écriture. J’ai rencontré la maitresse, elle m’a dit qu’ils avaient énormément d’élève avec des problèmes de dyslexie. J’en ai déduis surtout qu’ils collaient l’étiquette de dyslexie à tous les élèves à problème.

Forcément Eric perturbe notre groupe, comme il doit perturber sa classe. Mais moi derrière le sourire, le coté bravache et le défi à l’autorité, je devine une boule d’angoisse, une profonde détresse. Alors je décide de relever le défi, et commence systématiquement en début de séance par prendre Eric à part – de toute façon, je ne sais pas gérer plusieurs élèves en même temps. J’essaie de le faire travailler mais il faut argumenter pieds à pieds et de ce point de vu, Eric est un champion toute catégorie. Il a aussi développé la technique exaspérante et imparable de répondre la première chose qui lui passe par la tête quand on l’interroge – n’importe quoi, sans réfléchir. Je souris intérieurement – j’ai fait pareil pour le tennis quand j’étais en collège, le prof a fini par dire à mes parents de ne pas insister. Pour les tables de multiplication il récite dans l’ordre 2 – 4 – 6 – 8 – 10…. mais dès qu’on l’interroge dans le désordre, il répond au hasard. De toute évidence il n’y a pas de problème de capacité intellectuelle, Nadine, notre très expérimentée chef d’équipe est d’accord avec moi sur ce point. Il raisonne bien, il a de la répartie – beaucoup trop même, il est malin. Je ne sais pas quel degré d’intelligence il a mais je suis convaincu qu’il n’y a pas de déficience de ce coté. Alors patiemment je noue contact, j’abandonne pas, je lutte pieds à pieds, séance après séance pour essayer de tirer le maximum de lui. Pour moi chaque minute de travail supplémentaire est une victoire. Au début c’est difficile mais j’insiste, quand il ne veut pas travailler c’est moi qui travaille. Je lui lit ses leçons, je fais les tables de multiplication – je ne sais pas si c’est efficace mais ce n’est pas l’essentiel, l’important c’est qu’il accepte de travailler. Je prends aussi le relais dans la lecture quand il fatigue. Je l’encourage surtout et ça commence à marcher. En particulier, une fois je lui dis sincèrement qu’il lit bien – en fait je voulais dire qu’il savait lire mais le compliment porte au-delà de tout espoir, je vois son visage s’éclairer et toute les séances suivantes il est beaucoup plus motivé pour lire, alors que visiblement cela lui demande un effort important. Il faut sans arrêt lui rappeler de se concentrer sur son travail mais il est de plus en plus attentif, il faut de moins en moins argumenter. Il continue à se lever à bouger très souvent mais tant qu’il travaille en bougeant et qu’il ne s’éloigne pas trop ça ne me gêne pas – moi aussi j’avais besoin de bouger pour me concentrer. On noue ainsi une relation, la maman est toujours très inquiète mais semble apprécier l’aide et s’en trouve encouragée pour persévérer de son coté. Il n’est pas présent à chaque fois, je devine que la maman doit aussi batailler et argumenter dur pour nous l’amener mais à la fin de l’année, il y a quand même un net progrès dans le comportement. Alors quand on fait le bilan avec la salarié de l’association je me propose pour des cours individuels l’année suivante – de toute façon c’est déjà ce que je faisais en fait.

Avant la rentrée, il a fait un stage de pré-rentrée proposée par l’association auquel je n’ai pas participé. Cela ne s’est pas très bien passé d’après la salariée – toujours les problèmes de comportement. Je souris, « oui c’est Eric ». Il a l’air d’être content de me voir, il a un grand sourire. Alors on reprends et on continue à progresser. Maintenant, moyennant de changer souvent de matière et de lui rappeler souvent de se concentrer, j’arrive à le faire travailler presque une heure d’affilé ce qui est beaucoup à cet age – enfin les bonnes semaines, cela reste fragile. J’improvise des techniques : pour les dictées par exemple j’ai trouvé un bon truc : on commence par inverser les rôles. C’est d’abord lui qui me fait la dictée y compris la correction – un bon moyen d’attirer son attention sur l’orthographe des mots – et ensuite on inverse les rôles. Pour la géométrie, au début je suis désespéré, j’ai beau lui montrer sur son cahier comment son enseignante leur apprends à tracer une perpendiculaire (explications très claires au demeurant), il n’en tient pas compte et trace les figures au hasard sans se concentrer et sans faire attention. Petit à petit je comprends comment faire : il faut que je fasse le tracé d’abord. Il ne semble pas attentif, mais en fait il regarde et semble essayer de faire un peu comme moi, alors je réalise qu’il faut que je lui montre plusieurs fois et effectivement, il est de plus en plus attentif et concentré et fini par faire le tracé correctement. C’est pourtant évident, je devrais le savoir, le mimétisme est l’un des moyen d’apprentissage les plus puissants (et probablement le plus sous-évalué). Et cela confirme définitivement mon intuition : son problème d’inattention n’est en fait qu’une stratégie d’évitement, un moyen de ne pas se retrouver confronté à un échec anticipé.

Pour la lecture, ça reste plus compliqué. La lecture est lente, difficile, il ne marque pas la ponctuation, il butte sur les mots compliqués et les moins courants, il fatigue vite. Je pense qu’il manque surtout d’entrainement mais la motivation a fléchie. Les progrès ne sont pas assez rapide à son goût et j’ai du mal à trouver des livres intéressants pour le motiver : les livres intéressants pour son age sont trop difficiles à lire pour lui car trop long et avec beaucoup de mots compliqués et les livres qu’il peut lire s’adressent à des enfants plus jeunes… Pas facile un élève de CM2 qui a un niveau de lecture de CE1.

La maman est contente, les résultats se sont améliorés, même s’il y a encore des gros problèmes de comportement à l’école, il commence à avoir de bonnes notes et de plus en plus fréquemment. Il faut dire que la maman arrive à le faire travailler sérieusement maintenant, au point qu’on se demande si cela ne fait pas un peu trop le soutien scolaire en plus, surtout qu’avec des temps de trajet long cela fait de grosses journées.

Pour les tables de multiplications, c’est pas gagné, la deux semble enfin acquise mais j’ai du mal à me coordonner avec la maman et comme je ne le vois qu’une fois par semaine, les progrès sont lents – je me concentre sur 2, 3 et 5. Enfin à la suite d’une des vacances, il revient tout fier – il a appris la table des 7 avec sa maman. Je teste avec mon jeu de carte et effectivement, il sait sa table de manière impeccable même dans le désordre sans hésitation. Je suis impressionné et le félicite chaleureusement. Du coup il est motivé pour les autres – toujours entre 2 et 5. Mais la semaine suivante c’est difficile, sur les autres tables il a toujours des difficulté mais plus surprenant, il commence à avoir des hésitations sur la table des 7. Je lui fais réviser et à la fin c’est à nouveau acquis. Je suis un peu étonné mais pas vraiment inquiet, je me dis juste qu’il avait besoin de consolider. La semaine suivante, c’est encore plus surprenant, il y a carrément des trous dans la table de 7. Là je commence à me dire qu’il y a un problème, quand on sait une table aussi bien qu’il la savait, en général c’est acquis pour toute la vie. Je constate aussi qu’il n’a aucun souvenir d’une leçon de math qu’on avait fait la semaine précédente. Pourtant ce n’est pas compliqué : la notion d’angle aiguë, obtus et droits. Il avait bien compris, mais là, une semaine après on repart complètement à zéro, comme si il avait croisé des mens in black en sortant de la séance. Alors j’en parle à la maman, je lui demande si elle n’a pas remarqué de problème de mémoire à long terme chez lui : je lui explique bien, la mémoire à court terme semble fonctionner correctement mais à une ou deux semaines, il semble qu’il y ait des trous. On discute un moment et soudain la maman me dis qu’elle-même a des troubles de mémoire qui viennent d’être détectés, qu’elle avait beaucoup de mal à apprendre ses leçons à l’école, qu’elle était obligée de les réviser constamment et que même aujourd’hui ses troubles de mémoire lui jouent souvent des tours. Elle n’en avais pas pris conscience, elle supposait que tout le monde était comme ça. Cela confirme mes doutes : le problème n’était probablement pas un problème de dyslexie mais un problème de mémorisation. Cela pourrait expliquer aussi les problèmes de lecture : si il a plus de difficultés à mémoriser la graphie des mots, la lecture est plus laborieuse et l’apprentissage beaucoup plus lent et pénible. Oui cela peut expliquer beaucoup de chose mais il faudrait confirmer avec des tests fait par un professionnelle. La maman n’est pas contre mais me dit qu’Eric n’acceptera probablement pas. On en reste là, il se fait tard, elle a des contraintes de planning. Plus tard, je me dis que ses troubles de mémoires peuvent aussi expliquer son caractère souriant et sa bonne humeur : les mauvais souvenirs ont moins d’impact sur lui. Sa sociabilité est aussi peut-être lié au phénomène, il est logique qu’il soit particulièrement peu rancunier s’il oublie plus vite les mauvais souvenirs. Vivre dans le présent, n’est-ce pas le secret du bonheur promis par toutes les méthodes de méditation ?

La semaine suivante, il a du mal à se concentrer mais j’essaie de lui parler d’éventuels problème de mémoire, que peut-être c’est plus difficile pour lui de mémoriser, j’essaie d’être le plus précautionneux possible. Il ne semble pas m’écouter mais il en fait il voit très bien ce que je veux dire et sa réponse est cinglante : « Non je ne suis pas différent des autres. » Je me suis planté. Ce n’étais pas à moi d’en parler et malgré mes précautions il refuse l’hypothèse d’emblée. Je pensais bien faire, je pensais que cela l’aiderait à comprendre pourquoi l’école c’était si difficile pour lui, c’est un échec. Du coup la relation, toujours fragile que l’on avais construite – il s’agit toujours de le faire travailler, c’est jamais acquis – est définitivement altérée. Je crois que je l’ai revu une ou deux fois ensuite mais entre les difficultés logistiques de sa mère (ses horaires de travail ne lui permettent pas d’assurer les transports nécessaires) et sa mauvaise volonté, il manque plusieurs cours et la mère a fini par nous dire qu’il ne viendra plus. Voilà, j’ai fait ce que j’ai pu pendant à peu plus d’un an en cumulé, j’espère que ça aura été utile mais il est toujours difficile de savoir, il y a tant de facteurs qui entrent en jeu et mon impact n’est forcément que limité comparé à celui de la mère et celui de l’enseignante. En tout cas, une chose est sûre, Eric, lui, m’aura beaucoup appris et je ne l’oublierai pas.

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