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Pourquoi il n’est pas possible de prévoir les crises financières (1/2)

Un des grands reproche fait aux économistes est de ne pas avoir pu prévoir la crise financière de 2009. Ce reproche est à mon avis à tord, il y a des évènements structurellement imprévisibles.

Dans un premier temps je vais expliciter pourquoi à mon avis il est impossible de prévoir quand une crise financière va se produire.

Pour cela, je pense qu’il peut être intéressant de considérer une situation de la vie courante : la file d’attente de cinéma, ou plus exactement une configuration spéciale de file d’attente que j’ai pu observer au multiplex près de chez moi.

Il y a deux étapes distinctes :

  • L’ achat des places qui se fait au niveau de distributeurs automatiques et de caisses qui vendent aussi divers friandises.
  • L’attente pour l’accès aux salles qui se fait avec une file unique dans un espace assez grand où sont par ailleurs disposés des fauteuils confortables et des écrans de télé qui diffusent des bandes annonces. C’est cette deuxième étape qui nous intéresse.

Si vous arrivez en avance et que la séance précédente n’est pas terminée, vous avez donc le choix, une fois vos places achetées, entre le fait d’attendre debout dans la file unique ou dans les fauteuils confortables.

Le choix n’est pas évident. Dans la file cela vous permet d’être sûr d’avoir une bonne place dans la salle et cela réduit votre temps d’attente. L’inconvénient c’est que c’est inconfortable (on est debout), qu’on ne peut pas voir les bandes annonces et qu’on a une intimité réduite qui limite les conversations. D’un autre coté, dans les fauteuils on a le risque que la file s’allonge et de se retrouver en queue de file.

Si vous arrivez suffisamment tôt, le choix est relativement facile, tout le monde s’oriente naturellement vers les fauteuils, mais au fur et à mesure que le temps passe c’est de plus en plus risqué. Il y a de plus en plus de monde assis dans les fauteuils, de plus en plus de personnes choisissent d’attendre debout dans la file et ceux qui sont dans les fauteuils commencent à surveiller la file d’attente de plus en plus nerveusement.

Brusquement ceux qui sont dans les fauteuils commencent à se lever. Un puis deux, puis presque tous ceux qui sont dans les fauteuils se lèvent quasi simultanément. Si on trace l’évolution du nombre de personne dans la file d’attente en fonction du temps on doit obtenir quelque chose comme ça :

La différence entre les deux courbes sont les personnes assises dans les fauteuils.

On a une brusque discontinuité. Nous sommes dans un cas d’équilibre instable qui bascule d’un coup. Ces phénomènes sont naturels, liés à des équilibres instables et souvent associés à des phénomènes d’hystérésis.

En l’occurence, tout le monde sait qu’il va y avoir une discontinuité, que les personnes dans les fauteuils vont se lever pour aller dans la file. La plupart des clients anticipent même que tout le monde va se lever en même temps mais personne n’est capable de prédire le moment exact où cela va se produire. Et c’est précisément pour cela que la discontinuité se produit. Si l’on pouvait prédire le moment où la discontinuité va se produire, les clients assis l’anticiperaient pour ne pas être le dernier à se lever et se retrouver au bout de la file.

Si les clients pouvaient anticiper le moment de bascule, la discontinuité se produirait beaucoup plus tôt et serait beaucoup moins violente, ou plus probablement ne se produirait pas du tout – on aurait une évolution beaucoup plus progressive de la longueur de la file. Chacun essaie d’anticiper le comportement des autres (ils vont encore rester un moment assis dans leurs fauteuils) et prends le risque de se retrouver en bout de file d’attente pour bénéficier du confort des fauteuils un peu plus longtemps.

Le comportement rationnel d’une personne adverse au risque serait de surveiller le nombre total de clients dans le cinéma et de se lever lorsque ce nombre atteint la longueur maximale de la file que l’on est prêt à supporter. Chacun ayant une préférence différente, on devrait avoir une évolution sans discontinuité du nombre de personne dans la file avec une augmentation puis une diminution progressive du nombre de personnes assises mais ce n’est pas ce qui se passe dans la réalité. Nous préférons spéculer sur le comportement des autres et sommes prêts à prendre des risques pour bénéficier du confort des fauteuils un peu plus longtemps. Il y a probablement aussi une part d’excès de confiance en soi dans ce comportement : chacun pense qu’il saura anticiper le point de bascule et ne pas attendre trop longtemps, sachant que le risque est limité : uniquement avoir une place dans la salle un peu moins bonne que celle qu’on aurait pu avoir en se levant plus tôt. Vous l’aurez compris, en l’occurence j’ai moi-même été victime de cet excès de confiance et me suis retrouvé en bout de file pour m’être levé un peu trop tard et avoir choisit des fauteuils situés loin de la file.

On peut observer un phénomène analogue dans les trains : à l’approche d’une gare, on va souvent voir beaucoup de gens se lever quasi simultanément et beaucoup trop tôt. Par exemple dans les tgv arrivant à Paris, on va souvent avoir une bonne partie de la rame qui passe les cinq à quinze dernières minutes du trajet debout dans le couloir avec leur manteau mis (en ayant donc trop chaud en hivers). Une bonne partie des voyageurs ne veulent pas avoir à attendre que la rame se vide pour sortir (c’est pourtant pas bien long) et anticipent (à raison) que bon nombre des autres voyageurs pensent de même. Donc dès qu’ils voient deux ou trois voyageurs debout et commençant à se préparer pour sortir, ils font de même pour éviter de se retrouver en dernier. Au final la file se forme à un moment aléatoire qui dépend des voyageurs présents dans la rame – il suffit de deux ou trois voyageurs particulièrement pressés et tolérant au fait d’attendre debout pour que la file se forme très tôt.

L’observateur (l’économiste dans le cas des crises financières), même s’il a conscience du problème et qu’une discontinuité va probablement se produire, ne peut pas plus prévoir quand elle va se produire que les acteurs de la situation (les clients dans le cas du cinéma, les tradeurs ou les banquiers dans le cas des crises financières) (1).

Dans le cas de la file d’attente au cinéma, les clients savent que la file va se former et ils savent qu’elle va se former avant le début de la séance. Il y a donc une échéance connue de tous. Dans le cas des marchés financier, c’est beaucoup plus compliqué car même lorsque l’on soupçonne qu’une bulle financière est en train de se former, il n’y a aucune échéance fixée d’avance et connue de tous pour que celle-ci se dégonfle (2).

Donc, il possible pour les économistes de décrire le phénomène de bulle financière et même à les reproduire en laboratoire (voir par exemple ici). Ils peuvent identifier les conditions où elles risquent de se produire mais par définition même des bulles financières, il n’est pas possible de les prédire à l’avance et surtout pas le moment où elles vont se produire car les bulles spéculatives sont comme notre exemple de file de cinéma liées au fait que les actions des acteurs du marché sont interdépendantes et que les acteurs agissent en grande partie en fonction de ce qu’ils pensent que les autres acteurs du marché vont faire et non pas uniquement en fonction des fondamentaux de l’économie (3) ce qui peut introduire des discontinuités imprévisibles.

(1) Si quiconque pouvait prévoir les crises financières, il pourrait spéculer sur les marchés financiers en fonction de ce savoir ou le vendre à des spéculateurs et gagner ainsi une fortune.

(2) C’est d’ailleurs à mon avis un aspect qui n’est pas couvert par le best-seller The big short de Mickaël Lewis sur la crise financière. Il décrit quelques rares personnes qui ont spéculé sur la chute du marché des subprime et ont gagné une fortune. Il est facile à postériori d’admirer leur prescience… en oubliant qu’il n’ont peut-être eu que de la chance, la chance de placer leur pari au bon moment et que d’autres spéculateurs ont peut-être au contraire perdu une fortune en pariant trop tôt sur l’explosion de cette même bulle (selon la formule bien connu de Keynes que les marchés peuvent rester irrationnels plus longtemps que vous ne pouvez rester solvable) – mais personne n’écrira de livres sur ces perdants anonymes. Un bel exemple de biais de sélection ?

(3) Voir la description fameuse de Keynes sur le concours de beauté.

 

Les enfants détestent le système bancaire de réserve fractionnel

L’expérimentation est l’une des meilleure façon d’apprendre – quelle qu’en soit le résultat. Mon post précédent rapportait une expérimentation plutôt réussi. Nous allons voir ici une expérimentation qui n’a pour l’instant pas aboutie mais me semble riche en enseignements, une expérimentation sur le sujet peut-être le plus difficile à appréhender de l’économie : la monnaie.

J’ai voulu créer ma propre monnaie. J’ai échoué – temporairement. J’ai échoué à cause de ma fille.

Le point de départ de mon expérimentation est le livre de David Owen, The First National Bank of Dad. L’auteur y présente l’idée que pour montrer à ses enfants les vertus de l’épargne et de la composition des intérêts, l’ouverture d’un compte d’épargne dans une banque classique ne marche pas car les taux d’intérêts y sont trop faibles (surtout en ce moment – 0,75 % par an sur un livret A) et le temps référence pour le payement des intérêts (1 an) trop long. Effectivement, si vous ouvrez un livret A avec une somme de 100 € – une fortune pour un enfant de 9 ans – vous allez avoir du mal à expliquer à votre enfant que cela vaut le coup d’attendre un an sans dépenser cet argent pour gagner 75 centime d’euros. David Owen propose donc de se substituer au système bancaire et de fournir un produit plus adapté au temps de référence des enfants : un compte d’épargne qui rapporte des intérêts mensuels significatifs pour un enfant. J’ai adopté cette méthode en créant la BIP, la Banque Internationale de Papa. La BIP propose des comptes d’épargne rapportant 3 % par mois. Cela fait du 42 % par an sans risque, mieux que Madoff ou n’importe quel hedge fund. Inutile de dire que la BIP est exclusivement réservée à la descendance de son créateur.

Cette expérimentation a plus d’un an d’ancienneté et est toujours en cours. Ma fille a parfaitement compris l’intérêt du système. Même si elle n’a pas encore appris les pourcentages et pas étudié la composition des intérêts, qu’elle ne sait pas que ses avoirs croissent de manière exponentielle, elle a parfaitement saisi que plus elle a d’argent sur son compte et plus elle gagne d’intérêts et se débrouille donc pour maintenir une somme significative sur son compte. C’est donc de ce point de vu un succès.

Là où cela devient plus intéressant d’un point de vu de la compréhension de l’économie c’est que je me suis rendu compte qu’en créant ainsi ma banque je recréait en fait un nouveau système bancaire. Un nouvel échelon du système bancaire en fait. Et que cela me permettait de créer ma propre monnaie. J’ai en effet voulu empocher les dépôts de ma fille et lorsque je lui versais des intérêt, je pensais passer simplement une écriture comptable : indiquer sur son relevé de banque le montant des intérêts dus – créant ainsi de la monnaie. Cela n’a pas marché ! Ma fille a insisté pour pouvoir voir et compter son argent. J’ai essayé de la convaincre qu’à partir du moment où elle confiait son argent à la banque, la banque (c’est à dire moi) pouvait en faire ce qu’elle voulait et que l’important c’est qu’elle puisse disposer de son argent quand elle le voulait sur simple demande. Il n’y a rien eu à faire. Elle a insisté que c’était son argent et a absolument refusé de me voir empocher les sommes qu’elle déposait sur son compte. J’ai donc fini par céder et mis en place un coffre fort pour ma banque : une tirelire que je conserve où est stocké son argent et que j’alimente avec les intérêts chaque fois que l’on fait le point sur ses avoirs. Cela m’agace car je n’aime pas conserver trop d’argent liquide (une leçon que j’ai appris étant jeune de manière assez brutale) et que cela m’oblige à avoir de la monnaie pour lui payer ses intérêts.

Si l’on analyse la situation d’un point de vue économique, de fait mon système bancaire est actuellement un système à réserve intégrale : les dépôts des clients de ma banque sont intégralement couverts par des réserves en monnaie de la banque centrale (en l’occurence des billets et pièces émis par la BCE et la banque de France). Cela m’empêche de créer de la monnaie. Chaque mois je suis obligé d’alimenter la tirelire avec les intérêts dus. Je ne désespère pas de passer à un système fractionnaire – que d’ici quelques années ma fille accepte que je ne conserve pas en numéraire l’intégralité de ses dépôts et que je puisse simplement créditer son compte pour lui verser des intérêts au lieu devoir approvisionner la tirelire en euros.

Cette expérimentation me permet de beaucoup mieux comprendre le fonctionnement du système bancaire et la création monétaire. Lorsque je serai passé en système fractionnaire, je pourrais effectivement créer de la monnaie. Mais cela ne me permettra pas de m’enrichir et si ma fille s’enrichie, se sera à mon détriment. En effet, si le fait de créditer son compte des intérêts ne me coûtera rien plus rien – je n’aurai plus à retirer d’argent auprès de ma banque pour le déposer dans la tirelire – cette absence de coût apparent ne sera que temporaire. Tôt ou tard, ma fille voudra dépenser son argent et à ce moment il faudra bien que je paye l’addition. Cette addition, il faudra que je la paye en argent réel – en euro du système monétaire européen, pas en « euro BIP » que je peux créer à volonté par une simple écriture comptable. C’est exactement ce qui se passe avec les banques dont nous sommes clients. Elle peuvent créer de la monnaie, il suffit pour cela qu’elles passent une simple écriture comptable : elles créditent notre compte et inscrivent en contrepartie dans leurs comptes le fait que nous leur devons de l’argent. C’est ce qui se passe chaque fois qu’un client souscrit un crédit, que ce soit un crédit à la consommation ou un crédit immobilier. Mais cette création monétaire n’est pas gratuite et illimitée. Le client ne souscrit pas un crédit simplement pour laisser l’argent obtenu en dépôt sur compte en banque. Il va très vite dépenser cet argent et lorsqu’il le fait, la banque doit transférer les sommes correspondantes à la banque du vendeur du bien ou service acheté. Elle doit le faire en argent de la banque centrale en utilisant son compte auprès de la banque centrale. Le montant des réserves qu’elle possède auprès de la banque centrale limite donc sa possibilité de créer de la monnaie car si elle créée trop de monnaie en accordant trop de crédits à ses clients, elle va devoir procéder à trop de payement lorsque ses clients dépensent l’argent ainsi créé et son compte auprès de la banque centrale va se retrouver à sec. On notera également que le processus est réversible : lorsque le client rembourse son crédit, l’argent créé précédemment est détruit.

Ce système est complexe et non intuitif. Mais ce qui est intéressant c’est de voir la réaction de ma fille. Ma fille n’a pas accepté ce système de réserve fractionnel (le fait que les dépôts ne soient pas exactement compensés par des réserves) et ce n’est pas par manque de confiance. Nous entretenons ma fille et moi d’excellentes relation et la confiance d’une enfant de 9 ans envers son père est probablement l’une des forme de confiance les plus forte au monde. Si l’on s’en rapporte à l’analyse purement financière, ma fille aurait toutes les raisons de faire confiance à la banque paternelle : la banque paternelle est surcapitalisée – bien loin des ratios Bâle 3, la BIP a un capital et des liquidités couvrant plusieurs fois les dépôts. On pourrait argumenter qu’au vu des intérêts qu’elle sert (42 % par an!), la BIP pourrait se retrouver en difficulté du seul fait de ses obligations vis à vis de ses clients s’ils accumulaient trop de capital, mais la BIP est aussi dans une situation de très faible concurrence qui lui permettra de modifier ses conditions de rémunération des dépôts de manière unilatérale et sans préavis si d’aventure ses obligations devenaient trop importantes (je n’ai pas non plus envie que ma fille se retrouve en situation de pouvoir dépenser de l’argent sans compter). Non, si ma fille n’a pas accepté les système de réserve fractionnel, c’est que ce système n’est pas intuitif. Intuitivement, toute transaction doit avoir sa contrepartie physique – même si la contrepartie est seulement un bout de papier. Si nous déposons notre argent à la banque, nous nous attendons intuitivement à ce que la banque le conserve jusqu’à ce que nous le retirions, pas qu’elle le prête à d’autres clients ce qui est pourtant le rôle économique de la banque.

Ce qui est intéressant également, c’est de constater que le système bancaire peut avoir autant de niveau que l’on veut. Si j’ai bien compris le système bancaire européen a trois niveaux :

1/ La banque centrale européenne qui est le niveau le plus élevé, chaque banque centrale nationale ayant un compte auprès de la banque centrale européenne (le solde de ces comptes étant les « soldes target 2 » dont les déséquilibres ont fait peur à certains).

2/ Les banques centrales nationales, chaque établissement bancaire national ayant un compte auprès de la banque centrale nationale.

3/ Les banques de détail, les individus ayant des comptes ouverts auprès de ces banques de détail.

En créant la Banque Internationale de Papa, j’ai donc créé un quatrième niveau : ma fille a un compte ouvert auprès de la BIP et l’intégration au système monétaire européen se fait par l’intermédiaire de cette « banque » qui elle-même a un compte ouvert auprès d’une banque de détail. Si ma fille avait des frères et sœurs, on pourrait tout à fait imaginer des transactions au sein de ce système bancaire avec des payement en « monnaie BIP » où les frères et sœurs effectuent des payement via leurs comptes auprès de la BIP sans passer par des payement en euro.

On peut aller plus loin et voir qu’il n’y a pas de limite théorique au nombre d’échelons du système bancaire. On peut imaginer que de la même manière que la BCE a été créée par dessus les banques centrales européennes, une banque centrale mondiale vienne un jour chapeauter les banques centrales existant actuellement dans un système monétaire unifié (c’est pas demain la veille). C’est actuellement très improbable et les conditions à réunir pour y arriver sont très difficiles mais c’est théoriquement possible. Inversement, on peut imaginer la création d’échelons locaux analogue à ma Banque Internationale de Papa, qui en regroupant des individus au sein desquels la confiance est suffisamment grande, puisse créer leur propre monnaie et leur propre sous-système bancaire.

Et vous qu’en pensez-vous ? Banalités, chimère ou angle mort ?

Références et inspiration :

https://www.amazon.fr/First-National-Bank-Dad-English-ebook/dp/B000QCTPPS/ref=sr_1_1_twi_kin_1?ie=UTF8&qid=1468308576&sr=8-1&keywords=david+owen+first+national

https://www.banque-france.fr/uploads/tx_bdfgrandesdates/Focus_6_SoldesTarget_31-05-2012.pdf

Comment passer une bonne soirée et vérifier expérimentalement l’inefficience de certains marchés

La théorie économique telle que présenté en introduction des manuels économiques voudrait que le prix d’un produit reflète sa qualité : plus un produit est cher et meilleur est sa qualité – qui voudrait payer plus pour un produit inférieur ?

Bien entendu, cette vision simpliste de l’économie est l’objet de bien des débats et de nombreux économistes ont critiqué cette vision approximative de notre monde. Un des exemple récurent dans la communauté économique est la qualité du vin. J’ai rencontré au cours de mes lectures plusieurs description d’expérimentation sur le sujet et j’ai eu envi de voir si je pouvais moi-même reproduire le résultat d’une éventuelle inefficience du marché du vin en France – une petite expérimentation informelle et amusante que tout un chacun peut tenter de reproduire.

Ce qu’il vous faut si vous voulez reproduire à votre tour mon expérimentation :

  • Un bon caviste
  • Un groupe d’amis buveur de vin mais ne comportant pas d’économiste orthodoxe croyant en l’efficience des marché en toute circonstance et ayant la prétention d’être expert en œnologie – vous ne voulez pas vous fâcher avec vos amis en les mettant face à leurs contradictions. Plus le groupe est nombreux et plus le résultat sera sûr.
  • Une occasion de regrouper lesdits amis au cours de laquelle une dégustation puisse être organisée

J’ai commencé par consulter le caviste. Je lui ai clairement présenté le problème : je cherchais à démontrer que le prix de certains vin était surévalué et donc voulais qu’il me trouve deux bouteilles de vin, l’une étant la référence, assez chère, d’un vignoble connu et réputé, l’autre, beaucoup moins chère mais de meilleure qualité pour organiser un dégustation en aveugle avec des amis. Pour la référence, j’ai demandé une bouteille de bourgogne. Je pensais au départ viser une bouteille d’une trentaine d’euro mais il m’a finalement orienté vers une bouteille à 15 euros environ. Pour le challenger, le caviste m’a conseillé un pinot noir du pays d’Oc qu’il appréciait beaucoup qui était moitié moins cher – environ 7,50 €. Je dois dire qu’il était très intéressé par le challenge et m’a donné plusieurs conseils pour organiser ma dégustation en aveugle – comment enlever complètement les capsules protégeant le bouchon (il suffit de tirer fort dessus) pour enlever tout indice de provenance, utiliser une vieille chaussette (propre) pour masquer les étiquettes. C’est lui aussi qui m’a conseillé d’utiliser deux vins de même cépage pour faciliter la comparaison. Visiblement il avait l’habitude de faire des dégustations en aveugle pour juger lui-même de la qualité des vins qu’il achète. Il m’a également donné quelques conseils pour la dégustation : comment obtenir la bonne température, à quel moment déboucher les bouteilles – les deux bouteilles étant traitées de la même manière. Je lui ai demandé également de me mettre des étiquettes de prix (prix masqués par la chaussette lors de la dégustation).

C’est moi qui ai préparé la dégustation – débouchage des bouteilles, masquage des étiquettes mais une fois les bouteilles débouchées et masquées j’ai demandé à ma femme de mettre des étiquettes numérotées pour repérer les bouteilles. Cela m’a permis de participer à la dégustation qui s’est donc déroulée en double aveugle.

J’espérais que nous serions plus nombreux mais nous étions finalement 5. Nous avons procédé à la dégustation, chacun ayant deux verre, un pour chaque vin et pouvant procéder comme il voulait pour comparer les deux vins. J’ai demandé de la discrétion dans les commentaires pour éviter l’effet « pensée de groupe » où les avis seraient influencés par les premiers commentaires. J’ai ensuite proposé deux questions soumises à vote à bulletin secret : une première question sur quel vin leur semblait le meilleur et une deuxième pour estimer le prix de chacun des deux vins.

Le résultat des votes a été conforme à mes attentes :

– 3 personnes ont voté pour le vin le moins cher (estimé meilleur par le caviste), une personne a voté pour le vin le plus cher et il y a eu un vote blanc.

– Une seule personne s’est risquée à estimer le prix des bouteille. Il a été tout à fait exact pour le bouteille de référence, estimant le prix à 15 € – ce qui est à mon sens un réelle performance, bravo à lui. Il s’est par contre complètement trompé pour l’estimation de la bouteille challenger qu’il a estimé à 22 € (pour un prix réel de 7,5 €).

Le vote blanc était le mien : je n’était pas très en forme ce soir-là, j’étais fatigué et ma pathologie altère à la fois ma capacité à prendre des décisions esthétique et mon odorat. J’ai jugé que les deux vins étaient bons mais j’étais incapable de dire lequel était le meilleur. Je ne suis pas par ailleurs un grand amateur de vin, je n’en bois pas souvent et donc ne suis pas très bon juge.

Celui qui a voté pour le vin le plus cher est la même personne qui a accepté d’estimer le prix des bouteilles et donc jugé que challenger devrait être plus cher que la bouteille de référence (pour laquelle il a voté) alors qu’elle est moitié moins chère. En commentant les résultats il a clairement dis qu’il préférait le bourgogne car cela ressemblait plus à ce qu’il avait l’habitude de boire et que l’autre bouteille lui semblait plus complexe et en quelque sorte trop compliquée – d’où le fait de mettre un prix plus élevé même s’il avait voté pour la bouteille de référence.

Pour moi le résultat est concluant même si l’effectif est trop faible pour être statistiquement significatif.

Mes amis étaient ravis et m’ont demandé quel caviste m’avait conseillé…

Quelque temps plus tard, nous avons ma femme et moi organisé une petite fêtes avec des amis pour marquer notre entrée en quarantaine. Confronté au choix du vin et fort de l’expérience précédente, j’ai requis l’avis du caviste qui m’avait conseillé précédemment. J’avais envi de faire honneur à mes invités et voulait un vin de qualité. J’avais bien envi d’opter pour le pinot noir du pays d’Oc qui avait fait ses preuves en tant que challenger de l’expérimentation précédente mais le caviste au vu du contexte d’un déjeuner champêtre froids – charcuterie, salades composés – insistait pour un vin plus léger et m’avait fait gouter un côte du Rhône qui, pour autant que je puisse juger, était assez bon tout en étant nettement moins cher : environ 4 € la bouteille.

J’étais vraiment indécis et j’ai finalement opté pour une deuxième expérimentation. Plutôt que de décider moi-même j’ai approvisionné les deux vins et mis sur chaque table un bouteille de chaque en me disant que la consommation des convives me permettrait peut-être de juger lequel avait eu le plus de succès. Cette fois-ci ce n’était pas en aveugle – les étiquettes étaient visibles et je n’ai demandé aux convives de ne voter qu’avec leurs verres, ne recueillant que quelques avis spontanés. L’effectif était plus conséquent avec 36 adultes dont peut-être deux ou trois ne buvant pas.

Le résultat était une fois de plus assez conforme à la prédiction du caviste que le côte du Rhône serait tout aussi apprécié dans ces conditions. Les avis spontanés récoltés étaient partagés, certain préférant le côte du Rhône, d’autres le pinot noir. Au niveau consommation, il y avait un léger avantage pour le côte du Rhône mais les résultats étaient probablement biaisés du fait qu’une table ayant eu une consommation clairement supérieure aux autres avait déclaré une préférence pour le côte du Rhône (c’est la seule table à avoir entamé une troisième bouteille).

Quelle conclusion porter ?

Un premier point remarquable à mon sens concerne l’attitude du caviste. On pourrait penser que l’interêt du caviste serait de vendre du vin le plus cher, surtout quand un client très occasionnel vient lui passer commande pour une fête avec 36 convives. Hors tant lors de la première visite que de la seconde, je suis au final ressorti avec une facture sensiblement moins élevée que le budget que je m’étais fixé initialement et que j’avais clairement indiqué dès le départ au caviste. A mon avis le contexte joue beaucoup, à l’endroit où j’habite la réputation des commerces est importante et un conseil de qualité est un critère de survie dans un contexte relativement compétitif.

Le deuxième point remarquable est que les prédictions du caviste ont été réalisées les deux fois. La première fois lorsqu’il a prédit que mes invités préféreraient le vin le moins cher, la deuxième fois lorsqu’il a prédit que dans cette circonstance précise mes convives apprécierait autant le vin le moins cher. Le propre de la science est de faire des prédictions qui se réalisent – j’aurai donc tendance à conclure que l’oenologie, lorsqu’elle est pratiquée par des gens compétents, est effectivement une science – qu’il est possible de déterminer la qualité des vins et l’adapter aux circonstances.

Clairement les prix des vins n’est pas directement en relation avec la qualité. Il y a à mon avis ici une question d’information. Une recherche rapide fait remonter le chiffre de 70 000 exploitations vinicole en france, sachant que chaque exploitation produit plusieurs vins, il est rigoureusement impossible même pour un professionnel d’avoir une connaissance même approximative représentative de l’ensemble du marché. La qualité d’un vin dépend de beaucoup de facteurs, parmi lesquels j’ai la faiblesse de croire que la compétence du vigneron joue beaucoup – beaucoup plus que la localisation géographique (le « terroir ») ou le cépage qui sont souvent utilisés en première approximation pour établir la qualité d’un vin. Il est donc possible de déterminer si un vin est meilleur qu’un autre – surtout s’ils sont assez similaires (même cépage) mais il est extrêmement difficile de déterminer la qualité absolue d’un vin – ce qui ferait son prix si le prix était directement relié à la qualité. Les vins étant très nombreux et de qualité très variable, le marché n’arrive pas s’ajuster car personne n’arrive à accumuler suffisamment de connaissance et il y a trop d’acheteurs ignorants.

On peut se demander pourquoi cette anomalie persiste – pourquoi des spéculateurs ne profitent pas de ces anomalies pour réaliser des arbitrages : acheter les vins sous-estimés et les promouvoir. Il y peut-être ici une dimension psychologique : de nombreuses personnes achète du vin non pas pour le boire et l’apprécier (ou le faire apprécier à leurs convives) mais pour impressionner leurs connaissances soit lorsqu’il offrent ce vin, soit lorsqu’ils le servent à leur invités. Le but est alors de démontrer sa richesse et sa sophistication – je connais et sais apprécier un vin de prix – ou d’honorer des hôtes : j’attache de l’importance à notre relation et donc vous fait des cadeaux de prix. Si la plupart des personnes ne savent pas faire la distinction entre du bon vin et du vin médiocre, le fait de servir ou offrir du bon vin sous-évalué n’est d’aucune utilité, seul le coût apparent est utile. Le vin est alors un signal et ce qui importe est plus le prix payé que la valeur d’usage du bien. Dans ce contexte, il faut impérativement que le prix du vin soit élevé et qu’il puisse être reconnu comme tel par les tiers. On se retrouve dans la situation fameuse du concours de beauté évoqué par Keynes : peu importe la qualité intrinsèque du vin, ce qui est recherché est le fait que les autres considèrent le vin servi ou offert comme prestigieux qu’il soit bon ou pas.

Il y a clairement une dimension personnelle à l’expérience de dégustation d’un vin – le ressenti est souvent associées aux expériences personnelles. Ainsi ma femme a tout de suite associé le goût du côte du Rhône aux vins que buvaient ses grand-parents le dimanche lorsqu’elle allait leur rendre visite quand elle était plus jeune. Entre deux vins de caractère différents – comme c’était le cas lors de la deuxième expérience, ce sont les goûts personnels – goûts issus de l’expérience différente de chacun qui dominent les préférences. C’est ce qui ressort des avis les plus détaillés que j’ai recueillis lors de mes expérimentations : mes convives avaient surtout tendance à préférer les vins qui ressemblaient à ceux qu’ils ont l’habitude de boire.

Je pense que cette hypothèse est cohérente avec les études ayant montré que les personnes ayant une formation d’oenologie ont tendance à apprécier les vins plus chers même en situation de dégustation à l’aveugle alors que ce n’est pas le cas de la population en général. Pour moi c’est simplement que les goûts sont malléables et qu’il est possible de modifier les goûts par un entrainement. Les expériences ont également montré que la connaissances du prix d’un vin avait un impact direct sur le ressenti de la personne buvant du vin et cela indépendamment de la qualité réelle du vin (le vin gouté était le même mais le prix annoncé différent et la réponse émotionnelle mesurée par imagerie médicale – IRM fonctionnel). Si on vous fait goûter des vins pendant suffisamment longtemps en vous disant à chaque fois le prix des bouteilles, vous allez finir par penser que les vins ayant un prix élevé sont meilleurs simplement par effet d’apprentissage. Cela indiquerait que les vins de luxe sont effectivement différents des vins plus ordinaires mais sans que cette différence soit réellement une différence de qualité objective. Cela tendrait à indiquer qu’il ne faut surtout pas suivre des cours d’oenologie pour pouvoir continuer à apprécier des vins pas très cher et ne pas biaiser ses goûts en faveur de vins de luxe…

Dernière conclusion: il y a une vraie valeur ajouté à l’avis d’un professionnel de qualité. Pour une même bouteille, le prix sera peut-être plus élevé chez un caviste mais le conseil et le rapport qualité-prix que l’on trouve chez un bon caviste à mon avis justifient un surcoût. Le caviste a le temps et l’expérience pour pouvoir faire de nombreuses dégustations en aveugle et surtout dégustation comparatives – seul moyen de réellement déterminer la qualité d’un vin.

Et vous qu’en pensez-vous ? Banalités, chimère ou angle mort ?

Références et inspiration :

http://www.agro.basf.fr/agroportal/fr/fr/news_2/actualites/cultures_actus/sept11_recensement_agricole_2010.html

http://www.wine-economics.org/workingpapers/AAWE_WP16.pdf